Genèse de l'ECOF - Institut de Théologie Orthodoxe Saint-Denys

Genèse de l’ECOF

le 2 février de l’an de grâce 1937, en la solennité de la Sainte Rencontre

 

Monseigneur Irénée, premier messager de l’orthodoxie occidentale introduit ses fidèles dans la plénitude de la sainte Église orthodoxe

Monseigneur irenee

le 5 février 1937, Seigneur et Père Eleuthère, métropolite de Vilna

 

Exarque du patriarcat de Moscou remet les insignes pontificaux au révérendissime Mgr Irénée Louis Charles Winnart sur son lit de mort.



 

 

Sculpture sur bois de Léonide Ouspensky




GENÈSE

DE L'Église CATHOLIQUE ORTHODOXE DE FRANCE


Conférences de Monseigneur Benoît (Guillaud) des 7 et 21 mars 2011


Conférence du 7 mars 2012


Voilà le sujet qui nous occupera pendant deux séances dans le cadre des conférences de l’Institut Saint-Denys.


Vous connaissez le premier mot de la Bible ? « Bereshit, dans le principe, au commencement…Dieu créa les cieux et la terre ». Et ce premier livre s’appelle la Genèse. La genèse de notre Église c’est donc l’histoire de son commencement, de ses débuts, et tel est notre sujet.


1. Introduction : comment aborder l’histoire ?

Quand on fait de l’histoire, il est bien d’en suivre les principes.

En introduction, voici deux citations :

« La première loi de l’histoire est de ne pas oser mentir ;

la seconde, de ne pas craindre d’exprimer toute la vérité »

Léon XIII (1810-1903).


Donnons un exemple. Pour préparer cette conférence, j’ai ouvert un livre qui vient de m’être offert et qui s’intitule L’Église des premiers siècles. Dans l’avant-propos, il est donné une définition de l’Église donnée par celui que l’auteur considère comme l’un des meilleurs maîtres en ecclésiologie de notre époque, la cardinal Daniélou : « L’Église a été conçue par Dieu comme organe de salut de l’humanité en prolongation de l’œuvre rédemptrice du Christ, son Fils unique ». C’est une bonne définition. On peut la compléter, mais elle est véridique. Tout de suite après, l’auteur continue : « Elle peut également se définir ainsi : le Peuple de Dieu animé et dirigé par une hiérarchie ecclésiastique en étroite communion avec l’évêque de Rome, successeur de Pierre Vous voyez la différence : un affadissement de la vérité, car l’Église est dirigé par le Christ, animée par l’Ésprit-Saint, et non par une hiérarchie ecclésiastique, et un mensonge historique, surtout si l’on étudie l’histoire des premiers siècles :


* l’évêque de Rome n’est pas successeur de Pierre, mais au moins des deux apôtres Pierre et Paul, et si l’évêque de Rome est successeur de Pierre, d’autres évêques d’autres sièges le sont aussi puisque Pierre a évangélisé d’autres lieux, notamment Césarée en Palestine, Antioche en Syrie…


* la hiérarchie ecclésiastique désigne les évêques qui étaient en communion de foi les uns avec les autres, mais pas spécifiquement avec l’évêque de Rome, et quand cet évêque s’écartait de la tradition, soit il était vérifié et averti par d’autres évêques, soit il était mis à part de la communion de l’Église (ce qui est arrivé notamment lors du Schisme du XIe siècle entre les Églises d’Orient et l’Église de Rome qui s’était arrogé le gouvernement des Églises d’Occident).

Vous voyez comment on peut affadir la vérité de l’histoire et lui faire dire ce que l’on a envie de lui faire dire. On est là dans les mensonges de l’histoire, qui sont dits et écrits non seulement par les puissances de ce monde, mais aussi par certains de ceux qui gouvernent l’Église.


« Pour supporter sa propre histoire,

chacun y ajoute un peu de grandeur ».

Marcel Jouhandeau (1888-1979).


On peut avoir tendance à enjoliver l’histoire, à la faire plus grande qu’elle n’est, à laisser tomber les bassesses. Dans notre Église, il y a du beau et du moins beau, voire de la laideur : c’est ainsi puisque l’histoire de l’Église c’est l’histoire de Dieu qui chemine avec l’homme, et quelquefois avec l’homme déchu. Cela dit, il est bien de chercher, au-delà des apparences, quelle est la grandeur de son histoire. Avec le recul du temps, ou en prenant de la hauteur, on peut discerner la grandeur de ce qui s’est passé, chose que l’on ne voit pas forcément quand on vit l’évènement. Dans ce sens-là, il est bien de chercher la grandeur de l’histoire, qui est la grandeur de l’homme, au-delà des apparences.


Entrons progressivement dans notre sujet. Nous pouvons regarder l’histoire selon deux optiques essentielles.



2. L’histoire vue comme une généalogie


La vision juive de la force de l’engendrement


La première nous est donnée par le livre de la Genèse, qui dit au chapitre 5 : « Voici le livre (l’histoire) des générations (des engendrements). Au jour où Dieu créa Adam, Il le fit à la ressemblance de Dieu… et Adam vécut 130 ans, et engendra un fils à sa ressemblance, selon son image, et appela son nom Seth … ». Et on trouve également au premier verset du Nouveau Testament : « Livre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham : Abraham engendra Isaac… 


Dans la vision du peuple hébreu (et Matthieu en est un des fils), un des aspects de l’histoire, c’est une succession d’engendrements, une lignée d’hommes et de femmes, un arbre généalogique solidement planté, avec des racines solides qui donnent une grande force au présent parce qu’il y a comme une sève bien vivante qui y coule. Et cette sève qui parcourt l’histoire de l’homme, la Genèse nous l’indique, elle prend sa source en Dieu qui a créé Adam à sa ressemblance.


Saint Paul dit que les Juifs recherchent les miracles, la puissance divine.


Il y a en effet dans l’engendrement une puissance, une sève, celle qui est donnée par le père à son fils, à sa fille, avec les bénédictions qui les accompagnent et qui se transmettent dans les générations qui suivent. Pour un Juif, il est important d’engendrer car il aura peut-être aussi l’honneur dans sa lignée d’engendrer le Messie qui est attendu selon la promesse.



La succession apostolique


Et l’histoire de notre Église Catholique Orthodoxe de France peut être regardée avec cette vision : elle existe, elle est enracinée, avec une certaine puissance, de par une succession d’engendrements, de bénédictions qui ont leur source dans le Christ, le nouvel Adam. Comme dans toute Église, il y a, dans l’Église Orthodoxe de France la succession apostolique, c’est-à-dire que l’on peut remonter dans le temps, à partir de nos évêques, une chaîne ininterrompue d’évêques dont la source remonte au collège des apôtres choisis par le Christ. Et il y a aussi dans notre histoire une filiation particulière d’êtres qui nous ont engendrés et qui donnent à notre Église son visage spécifique.


Le nouvel engendrement de l’Église Orthodoxe de France par la rencontre avec l’Église Russe


Samedi dernier, nous avons célébré la mémoire de la naissance au ciel de Mgr Irénée Winnaert (+ 4 mars 1937). Il est un de ces êtres qui nous ont engendrés. Nous reviendrons sur son histoire plus en détail. Le 7 février 1937, dimanche où l’on avait reporté la célébration de la fête de la Sainte Rencontre, Mgr Winnaert reçoit lui-même dans la communion de l’Église orthodoxe tous ses fidèles de l’Église catholique évangélique. Trois jours auparavant, il avait lui-même été intégré dans l’Église Russe et reçu la crosse de l’higoumène pour son troupeau. Là est le début de la renaissance de l’Église orthodoxe de France. Il y a eu là un nouvel engendrement qui s’est réalisé avec l’aide de l’Église Russe, comme une sorte d’union, de mariage, qui a donné un nouveau rejeton, avec une nouvelle bénédiction.

Et voilà quelques mots significatifs de Mgr Winnaert datant de cette époque :


« Il ne s’agit pas de créer une Église russe de plus en France, ni même une Église orientale de langue française, il s’agit de réaliser, avec l’aide de l’Église de Russie, l’Église orthodoxe en Occident, ayant, ou plus exactement, gardant son rite occidental, sa liturgie propre, ses traditions particulières, sa vie, son administration, et devant aboutir un jour à l’exercice d’une autonomie complète »


Tout est dit ? Tout est résumé dans ces quelques mots sur la spécificité de notre Église : Mgr Winnaert inscrit cette Église dans une filiation, elle n’est pas une Église nouvelle, elle est la réalisation, la réapparition en notre temps de l’antique Église d’Occident qui garde sa tradition, renouveau permis en recevant le sang neuf de l’Église orthodoxe russe.


« Nous sommes spécialement heureux d’être introduits dans la famille des Églises orthodoxes par la grande Église patriarcale de Russie… grande [en particulier] par son esprit missionnaire qui a débordé les frontières nationales. Par les contacts que les circonstances politiques ont créés, l’Église russe, répandue actuellement dans le monde entier, semble destinée à faire connaître l’orthodoxie à l’Occident chrétien  

Il y a donc pour nous, entre autres, cette filiation de l’Église russe : elle s’est manifestée déjà deux fois puisque l’Église orthodoxe occidentale a été bénie par le patriarche Serge de Moscou le 6 juin 1936 et que le sacre de notre premier évêque a été accompli à l’initiative de saint Jean de San-Francisco, archevêque dans l’Église Russe Hors-Frontières le 11 novembre 1964, 28 ans plus tard.


En novembre 1936, Wladimir Lossky reçoit d’Athènes deux icônes venant du monastère russe Saint-Pantéléimon au Mont-Athos, avec une lettre destinée à Mgr Winnaert dans laquelle il est écrit que le Père Sophronius et le vénérable Silouane prient avec instance pour la réussite de la sainte cause de l’orthodoxie occidentale. Il y a un mot d’accompagnement de celui qui est devenu saint Silouane de l’Athos et qui mourra à peine deux ans après : « Que Dieu donne à l’évêque Winnaert de connaître l’amour de Dieu par le Saint-Ésprit. Il vient avec ses ouailles de la petite lumière vers la grande lumière de l’orthodoxie. Que Dieu accorde à tous son peuple (c’est-à-dire aux laïcs de Mgr Winnaert) de connaître l’orthodoxie et l’amour de Dieu. Seigneur, illumine tes peuples par ton Ésprit-Saint. Donne-leur de recevoir ton amour par Lui, et que chaque âme se réjouisse de la connaissance du Seigneur dans l’Église orthodoxe  .


Vous voyez, nous avons aussi sur nous cette bénédiction de cet autre saint russe, par le biais du Mont-Athos (dépendant du Patriarcat de Constantinople), en plus de celle de la filiation de saint Jean de San-Francisco (né au ciel en 1966) qui avait cette vision à la fois universelle et locale de l’Église. Pour compléter le tableau de cette filiation, il ne faut pas oublier l’évêque Jean de Saint-Denis lui-même, notre premier évêque, originaire de Saint-Pétersbourg et d’Ukraine.


Curieusement, on peut dire aussi, d’une certaine manière, que Mgr Jean a une origine française, puisque ses parents, Eugraph et Inna, se rencontrent lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1899, et c’est à Paris qu’ils se fiancent (ils auraient même voulu s’y marier). Même si les trois frères Kovalevsky sont nés à Saint-Pétersbourg, on peut dire que la France, et Paris particulièrement, là où ils vivront tous les trois, sont à l’origine de leur naissance.


Il y a donc au XXe siècle une union particulière entre l’Église Russe et l’Église de France, nommée alors « l’Église orthodoxe occidentale », une Église de France renaissant pour retrouver la vitalité de l’Église primitive en Occident. Cette union a pour nous deux visages, ceux de nos deux pères du XXe siècle que furent Mgr Winnaert et Mgr Jean.



La Sainte Rencontre


Et dans cette genèse de notre Église au XXe siècle, ou plutôt, dans cette nouvelle genèse, il n’est pas indifférent de contempler une coïncidence qui n’est pas fortuite. Permettez-moi de citer celui qui est considéré comme le père de l’histoire ecclésiastique, Eusèbe, évêque de Césarée en Palestine (vers 265-vers 340), qui commence ainsi son ouvrage : « Mon exposé commencera par l’économie et la théologie du Christ, qui dépassent en puissance et en force la raison humaine. En effet, quiconque veut confier à l’écriture le récit de l’histoire ecclésiastique doit remonter jusqu’aux débuts de l’économie du Christ, puisque c’est de Lui que nous avons l’honneur de tirer notre nom, et cette économie est plus divine qu’il ne semble à beaucoup. »


Selon Eusèbe, l’histoire de l’Église prend sa source dans le Christ, Dieu fait homme. Il en est évidemment de même pour l’histoire des Églises locales, chacune ayant en elle la plénitude de l’Église du Christ. La nôtre a aussi la même source, avec sa caractéristique spécifique : il n’est pas indifférent, en effet, que la restauration de l’Église orthodoxe d’Occident ait eu lieu pour la fête de la Sainte Rencontre. Voilà comment le Père Eugraph Kovalevsky commentait ce fait dans son homélie pour cette fête le 2 février 1957 : « Il y a exactement vingt ans, Monseigneur Irénée Winnaert en donnant les cierges de la Chandeleur, introduisait dans l'Orthodoxie la première communauté occidentale… Non, nous ne fêtons pas vingt ans, nous fêtons comme disent les liturgies occidentales - "car ceci est la nouvelle et éternelle alliance" - l'éternelle alliance de l'Église de France avec la plénitude de l'Orthodoxie, de la Lumière éclairant tout homme avec nous qui sommes éclairés par cette lumière. Nous fêtons les fiançailles du Christ et de son Épouse  ».


Mgr Jean voit ainsi dans le vieillard Siméon l’antique Église de France et dans le Christ - qui est la Lumière qui doit se révéler à toutes les nations - la lumière en plénitude, celle de l’orthodoxie. Et ainsi l’Église antique de France reçoit dans ses bras défaillants (défaillants parce qu’elle s’est séparée avec tout l’Occident de l’Église indivise et qu’elle a tâtonné et erré) la plénitude de l’orthodoxie qui vient éclairer cette Église de France et la rajeunir. Et il y a là, comme le dit Mgr Jean, une nouvelle et éternelle alliance.

Voilà, dans notre histoire, un de nos engendrements au XXe siècle, qui est le fait d’une rencontre entre deux êtres, d’une alliance entre deux Églises, et dont on peut faire remonter la source au Christ, avec cet éclairage particulier pour nous de la Sainte Rencontre.



3. L’histoire vue comme une mise en ordre des évènements


La vision grecque de la sagesse des évènements de l’histoire


La deuxième optique pour regarder l’histoire nous est donnée par l’évangéliste Luc. Né à Antioche, il acquit la sagesse des Grecs, et il était versé en grammaire, rhétorique, philosophie, médecine et poésie. Et voici comment il commence ces deux ouvrages.

D’abord son évangile :


« Puisque plusieurs ont entrepris de rédiger[anataxasthai, mettre en ordre, en prenant de la hauteur] un récit des faits qui sont reçus parmi nous avec une pleine certitude, comme nous les ont transmis ceux qui, dès le commencement, ont été les témoins oculaires et les ministres de la parole, il m’a semblé bon à moi aussi, qui ai suivi exactement toutes choses depuis le commencement, très-excellent Théophile, de te les écrire avec ordre, afin que tu reconnaisses la solidité des choses dont tu as été instruit  ».


Puis les Actes des Apôtres :


« J’ai composé le premier traité, ô Théophile, sur toutes les choses que Jésus commença de faire et d’enseigner, jusqu’au jour où Il fut élevé [au ciel], après avoir donné, par l’Ésprit Saint, des ordres aux apôtres qu’Il avait choisis ».

Pour Luc, l’histoire, c’est le récit des faits, des évènements, des enseignements, avec ordre, avec exactitude. Luc est imprégné de l’esprit grec, et il voit l’histoire mise en forme avec logique, de façon à avoir une base solide, comme peut se présenter pour nous un temple grec qui dépasse les temps. Deux visions complémentaires de l’histoire, deux images : la puissance de l’arbre généalogique pour l’esprit juif, l’harmonie du temple pour l’esprit grec, avec l’enchaînement des faits, des enseignements, dans leur précision, dans leur rigueur, dans leur logique.

Là encore, on peut voir l’histoire de notre Église comme une construction, avec sa logique, avec son harmonie. Certes, il y a des choses disgracieuses, des mauvaises finitions. Mais si l’on fait l’effort de prendre un peu de hauteur sur les faits et sur les évènements, on peut discerner la logique des évènements.


Une curiosité de l’année 1905, trois évènements qui touchent la genèse de notre Église


Même si c’est anecdotique, voilà un exemple de plusieurs évènements apparemment indépendants qui se passent la même année, en 1905 :

  • le 6 avril, c’est la naissance d’Eugraph Kovalevsky à Saint-Petersbourg, une naissance qui résulte de la rencontre de ses parents à Paris lors de l’Exposition Universelle où les Russes étaient partie prenante ;
  • le 17 juin, Louis-Charles Winnaert est ordonné prêtre à Lille dans la paroisse Saint-Maurice ;
  • le 9 décembre, le Président de la République française promulgue la loi de séparation de l’Église et de l’État (votée le 3 juillet par la Chambre des Députés, et le 6 décembre par le Sénat).

Ces trois évènements réunis, la même année, au début du XXe siècle, ont permis que nous existions aujourd’hui, puisque le renouveau de notre Église est lié avec la rencontre d’Eugraph Kovalevsky et de Mgr Winnaert, et notre existence est autorisée (ou du moins facilitée) par la loi de séparation de l’Église et de l’État, qui permet à tout Français de pratiquer sans entrave la religion de son choix, dans un cadre législatif qui a permis notamment la création de nos associations cultuelles, indépendamment de l’Église catholique romaine.

Invention et mise en œuvre de l’antique liturgie des Gaules dans les derniers siècles

Un autre exemple sera plus significatif. C’est l’enchaînement des faits qui ont conduit à la restauration du rite des Gaules, plus connu sous le nom de rite selon saint Germain de Paris, avec une succession de travaux de savants liturgistes en ce domaine, notamment depuis le XVIIe siècle.

  • Il y d’abord - au XVIIe siècle - la figure de Dom Jean Mabillon (1632-1707), bénédictin de l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés (sous le patronage de saint Germain de Paris, ce qui n’est pas un hasard). L'archevêque de Reims a annoncé sa mort à Louis XIV en ces termes :

« Sire, la mort a pris l'homme le plus savant et le plus pieux de votre royaume ». Et le roi aurait répondu : « C'est donc le Père Mabillon ».

Il a une notoriété internationale. Il a en effet voyagé en Bavière, au Tyrol, en Suisse, en Italie pour voir les monuments, visiter les monastères, consulter les archives, et pour rapporter à la bibliothèque royale des documents, des ouvrages. Jean Mabillon (avec Dom Michel Germain) édite le Missel de Bobbio (missel du VIIIe siècle, aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale, sûrement rapporté d’Italie par Mabillon qui l’a découvert), et le Lectionnaire de Luxeuil (qu’il découvre tout joyeux dans la bibliothèque de cette abbaye et qu’il identifie comme un document mérovingien datant du VIIe siècle). Et dans leur ouvrage Sur la liturgie gallicane, ils établissent l'ensemble des monuments connus de cette époque sur les liturgies des Gaules.

  • Il y ensuite - au XVIIIe siècle - deux disciples de Dom Mabillon, Dom Edmond Martene (1654-1739) et Dom Ursin Durand (1682-1771), qui, en 1709, font des recherches documentaires dans le monastère de Saint-Martin-d'Autun et y découvrent les fameuses Lettres de saint Germain de Paris . Le manuscrit est du IXe siècle, recopié directement sur un texte de l'époque de saint Germain (VIe siècle) ou légèrement postérieur à ce dernier. Les Lettres de saint Germain sont alors éditées par les deux mauristes : elles le seront à plusieurs reprises, et même traduites en russe.

Monseigneur Duchesne, dans son célèbre ouvrage « Origines du culte chrétien » (Paris 1925) les nomme « le plus précieux document pour l'étude du rite des Gaules ».

  • Il y ensuite - au XIXe siècle - le père Vladimir Guettée (1816-1892). C’est un savant historien de l’Église, chercheur érudit et infatigable, clerc passionné de la vérité des sources, polémiste vigoureux. Il est gallican, et donc revendique les prérogatives de l’Église de France et s’oppose aux prétentions de Rome qui détruit les coutumes et les rites locaux, au nom d’une universalité qui n’est en réalité que le masque de la volonté d’uniformatisation. « En partant du gallicanisme vrai, on arrive directement à l’orthodoxie, et en embrassant l’orthodoxie, on reprend les saines traditions de l’ancienne Église gallicane, qui ont leur source dans la doctrine de l’Église orientale et occidentale des huit premiers siècles ».

Il est accueilli comme prêtre dans l’Église russe. Pour éviter les ennuis, il ira au Luxembourg pour terminer son ouvrage sur l’Histoire de l’Église, et, à la fin de sa vie, il prendra même la nationalité russe.


On ne peut lire sans quelque émotion les mots qu’il écrivit dans sa revue L’Union chrétienne : « Peut-être que dans les vues de la providence, le temps n’est pas encore venu d’établir à Paris une Église orthodoxe de langue française. Quand Dieu le voudra, Il saura bien inspirer à quelqu’un de ses enfants la volonté d’en prendre l’initiative et aplanir tous les obstacles ».


La restauration du rite des Gaules est réalisée pour la première fois par le Père Vladimir Guettée. En 1874, il publie une version de la messe. Et l'année suivante, avec la bénédiction du Saint Synode de l'Église Russe, il célèbre cette version « première » dans l'Église de l'Académie de théologie de Saint-Pétersbourg. Cet évènement significatif n'aura pas de suite immédiate car le Père Guettée, malgré son génie et sa puissance de travail, sera progressivement coupé du milieu occidental et français du fait de son inévitable enracinement au sein de l'Église russe.

  • Il n'existe pas encore, en cette fin de XIXe siècle, un mouvement orthodoxe et occidental capable de recevoir ce germe, de le perfectionner et de l'utiliser pour ses besoins spécifiques. Et ce sera, au XXe siècle, l’œuvre de Mgr Jean de Saint-Denis et de son frère Maxime Kovalevsky de rendre à nouveau vivante cette liturgie pour l’Occident.

Et on peut voir cet enchaînement des évènements (qui appelle peut-être une suite logique) :

  • au XVIIe siècle, les travaux de savants sur la liturgie gallicane ;
  • au XVIIIe siècle, la découverte d’un manuscrit primordial, les lettres de saint Germain de Paris ;
  • au XIXe siècle, une première célébration d’une liturgie gallicane, curieusement à Saint-Petersbourg, là où naîtront une génération plus tard les trois frères Kovalevsky ;
  • au milieu du XXe siècle, la mise en œuvre réelle et dans la durée, au sein d’une Église locale, du rite selon saint Germain de Paris, non seulement en France, mais dans plusieurs pays des deux continents « occidentaux », l’Europe et les Amériques ;

Que vivrons-nous au XXIe siècle ? Peut-être, et cela commence à se révéler, l’acceptation, la reconnaissance, par l’Orient orthodoxe - non seulement de l’orthodoxie de notre liturgie qui a déjà été confirmée au XXe siècle par plusieurs Églises, notamment les Églises russes et roumaine - mais de la nécessité de sa mise en pratique pour l’Occident. Cela passera par un changement d’état d’esprit des orthodoxes orientaux qui en viendront à considérer que ce n’est pas le rite byzantin qui doit faire l’unité de l’Église, mais seulement l’essentiel, la confession de la foi dans la Divine Trinité et dans le Christ, vrai Dieu, vrai homme. Et aussi peut-être verrons-nous l’Église de Rome revenir vers la beauté et à la vérité de la liturgie de l’Église primitive. C’est un de nos souhaits pour notre siècle, mais là, nous anticipons sur l’histoire.



Conférence du 21 mars 2012



Eugraph Kovalevsky MonseigneurIrénée Winnaert Patriarche Serge de Moscou Saint Jean de Shangaï et de San Francisco
Eugraph Kovalevsky
(futur évêque Jean de Saint-Denis)
Monseigneur
Irénée Winnaert
Patriarche Serge de Moscou
Saint Jean de Shangaï
et de San Francisco


La dernière fois, nous avions essayé d’appliquer deux principes de l’histoire à la genèse de notre Église. Entre-temps, j’ai trouvé une autre définition de l’histoire donnée par un historien connu, du XXe siècle.


«  L’histoire est une résurrection de la vie intégrale non pas dans ses surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds ».

Jules Michelet (1798-1874), Histoire de France.

 

Nous avions regardé l’histoire comme une généalogie, comme un engendrement et parlé de ce nouvel engendrement de l’Église Orthodoxe de France par la rencontre avec l’Église Russe, scellé liturgiquement en célébrant la fête de la Sainte Rencontre, le 7 février 1937.

Nous avions regardé l’histoire vue comme une mise en ordre des évènements, qui s’enchaînent parfois avec sagesse, en notant cette curieuse coïncidence de l’année 1905, trois évènements qui touchent la genèse de notre Église, la naissance de l’évêque Jean, l’ordination à la prêtrise d’Irénée Winnaert, l’adoption de la loi de la séparation de l’Église et de l’État. Nous avions aussi regardé cette progression concernant l’antique liturgie des Gaules,

  • avec les travaux de savants sur cette liturgie au XVIIe siècle,
  • la découverte, l’« invention » d’un document primordial, Les lettres de saint Germain de Paris, au XVIIIe siècle,
  • une première célébration d’une liturgie gallicane, curieusement à Saint-Pétersbourg, au XIXe siècle,
  • et au milieu du XXe siècle, la mise en œuvre réelle et dans la durée, au sein d’une Église locale, du rite selon saint Germain de Paris, non seulement en France, mais dans plusieurs pays des deux continents « occidentaux », l’Europe et les Amériques ;

4. Genèse de l’Église de France


La mission de l’Église Orthodoxe de France consiste à restaurer l’Église primitive. L’Église de France est antique, comme vous le savez. Lors de son homélie pour le 20e anniversaire de l’orthodoxie occidentale, citée plus haut, Mgr Jean disait avec audace et vérité : « Vingt ans ! Non, ce n'est pas juste. L'Orthodoxie occidentale française n'a pas vingt ans, elle a deux mille ans… En effet, ce qui est arrivé il y a vingt ans, n'était qu'une manifestation de ce qui était déjà. Si par instants, l'Église de France dévia de sa route et trahit sa vocation, elle fut quand même présente du moins potentiellement et plus que potentiellement. Cette Église plantée par Jean le bien-aimé, Polycarpe, Irénée, par Lazare, Marie-Madeleine, Marthe, enracinée par tous ces apôtres et leurs successeurs directs, cette Église qui naquit comme un enfant des entrailles évangéliques, est immortelle. Lorsque nous célébrons la Divine Liturgie dans ce temple, nous sentons ces innombrables saints connus et inconnus, témoins et lutteurs, inspirés et laboureurs de la grâce, présents parmi nous et chantant avec nous "Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu qui était, qui est, qui vient, car Il nous a fait rois et prêtres" de ces mystères sacrés 

Nous voyons donc trois étapes dans la genèse de l’Église orthodoxe de France :

  • une origine apostolique, comme beaucoup d’Églises, avec notamment ce lien avec saint Jean l’Évangéliste, qui eût pour disciple saint Polycarpe de Smyrne, qui eût lui-même pour disciple saint Irénée de Lyon ;
  • une période où l’Église de France a suivi l’Église de Rome (qui a pris progressivement une autorité sur tout l’Occident chrétien, et s’est écartée de l’orthodoxie de l’Église primitive), tout en gardant la mémoire de l’Église indivise du premier millénaire ;
  • un renouveau, comme dit l’évêque Jean, la « manifestation de ce qui était déjà », avec la restauration de l’Église orthodoxe occidentale dans le deuxième quart du XXe siècle.

Nous dirons quelques mots sur la première étape, et surtout nous verrons comment, dans la deuxième, dans le deuxième millénaire a continué d’exister la conscience de la plénitude de l’Église au-delà du schisme apparu entre l’Orient et l’Occident, ce qui a préparé la restauration de l’Église orthodoxe occidentale.



5. L’Église des premiers siècles


Les plus anciens témoignages de la foi chrétienne en France remontent au IIe siècle, avec L’Épître des Églises de Lyon et de Vienne aux Églises d’Asie et de Phrygie, un document datant de l’an 177, et que l’on attribue à Irénée qui l’aurait ainsi adressé à ses compatriotes. Elle commence ainsi : « Les serviteurs du Christ qui habitent à Vienne et à Lyon, dans la Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie, qui partagent notre foi et notre espérance dans la rédemption, paix, grâce et gloire, par le Père et Notre-Seigneur Jésus-Christ ». C’est un document ancien, et c’est la preuve formelle qu’il y avait des chrétiens dans la Gaule à la fin du IIe siècle. Y en avait-il avant ? Il n’y a pas de preuves formelles antérieures, à ma connaissance, mais il y a de fortes présomptions. Comme le disait fort justement un archéologue : « L’absence de preuves n’est pas la preuve de l’absence ».


Nous avons une phrase sibylline chez Eusèbe de Césarée dans un chapitre qui traite de la première succession des apôtres où il dit : « Pour ce qui est des autres compagnons de Paul, celui-ci dit que Crescent est allé dans les Gaules ». Effectivement, on trouve ceci dans sa 2e épître à Timothée où il dit « Crescent [est] en Galatie », ce qu’Eusèbe traduit « dans les Gaules », ce qui est possible puisque jusqu’au IIe siècle les écrivains grecs désignaient la Gaule par le terme « Galatie ». Il y a effectivement un Crescent qui figure dans le catalogue des évêques de Vienne, mais l’idée de l’identifier au disciple de saint Paul ne remonterait qu’au IXe siècle. Le doute demeure.


Pour ma part, avec les Bollandistes, avec Mabillon, avec une cohorte innombrable de savants ecclésiastiques, je partage l’idée que les Gaules ont été évangélisées dès le Ie siècle. Le christianisme s’est répandu très rapidement, notamment dans l’Empire romain. Sénèque, au Ie siècle, écrit « qu’une religion, qui avait naissance sous Tibère, avait déjà gagné toutes les parties de l’Empire sous Néron ». L’empereur Néron a régné de 54 à 68, et l’on imagine mal que les Gaules, occupées par les Romains, avec les nombreux échanges commerciaux dans tout l’Empire, avec les voies romaines qui traversaient nos régions, n’aient pas été évangélisées dès le Ie siècle. On a découvert dans les ruines de Marcussia, province de Burgos, en Espagne, une inscription qui félicite Néron d’avoir purgé la province des voleurs et de ceux qui prêchaient au genre humain une superstition nouvelle, ce qu’il faut entendre par le christianisme que Néron a persécuté avec cruauté. Si l’Espagne a été évangélisée au Ie siècle, pourquoi pas les Gaules ?


Invoquons seulement saint Irénée : « Si les langues diffèrent à travers le monde, le contenu de la tradition est un et identique. Et ni les Églises établies en Germanie n’ont d’autre foi ou d’autre tradition, ni celles qui sont chez les Ibères, ni celles qui sont chez les Celtes, ni celles, de l’Orient, de l’Égypte, de la Lybie, ni celles qui sont établies au centre du monde  ». Saint Irénée écrit vers l’an 170, et il dit, déjà à cette époque, qu’il y a des Églises en Allemagne, en Espagne, en France où habitent ceux que l’on appelle les Celtes. Il n’a pas cité l’Angleterre, mais il y a de nombreux témoignages, entre autres celui de Tacite qui dit que Pomponia Graecina, femme d’un proconsul, qui sous l’empereur Claude (avant Néron) fit des conquêtes durables en Angleterre, « avait embrassé une superstition bizarre et étrangère », ce que beaucoup s’accordent pour désigner la religion chrétienne. Et le roi des Bretons, Lucius, a demandé au pape Eleuthère, qui vivait à l’époque de saint Irénée, d’envoyer des missionnaires chez lui en Angleterre, preuve que le christianisme était déjà implanté. Il avait bien fallu traverser les Gaules pour évangéliser cette île, et l’on imagine mal que les missionnaires n’aient pas prêché le Christ en chemin.


Il y a donc des Églises déjà implantées à cette époque au IIe siècle dans nos contrées occidentales, et il est fort probable que leur évangélisation remonte aux temps des apôtres du Christ, ce dont témoignent de nombreux documents des tout premiers siècles. Il est intéressant de noter qu’il s’agit des Églises au pluriel. Dans la mentalité primitive, il y a une Église, mot qui veut dire « assemblée », qui se réunit dans un lieu, dans la maison d’un riche romain, dans un ancien temple rebaptisé, dans une nouvelle construction (une basilique) pour célébrer la liturgie présidée par un évêque, et cette Église-là, cette assemblée, est une Église catholique, car en elle il y a la plénitude de la vie ecclésiale, avec la célébration des mystères, sous la présidence d’un homme investi par un apôtre ou par d’autres évêques du pouvoir (ou de la charge) de l’épiscopat . Et cette Église-là, celle de Lyon, ou celle de Vienne, est autonome, je dirais même autocéphale, elle a sa propre tête, elle est Église au sens plénier du terme puisque deux ou trois sont réunis au nom du Christ, et il n’y a pas d’autre nécessité pour vivre la vie de l’Église du Christ. Bien sûr, être autonome ne veut pas dire être isolé, replié sur soi, faire ce que l’on veut : les Églises sont en relation les unes avec les autres, elles échangent entre elles, elles se vérifient mutuellement, et c’est ainsi que saint Irénée envoie aux Églises d’Asie et de Phrygie son épître qui relate ce témoignage marquant et édifiant des martyrs de Lyon.


Y-a-t-il, au IIe siècle, une hiérarchie entre ces Églises ? Eusèbe de Césarée raconte le fameux épisode qui opposa des Églises d’Asie et de Rome au sujet de la date de Pâques. Pour résumer : « les ‘paroisses’ de toute l’Asie, suivant une tradition très antique, pensaient qu’il fallait garder le 14e jour de la lune pour la fête de la Pâque du Sauveur. C’était le jour auquel il était ordonné aux Juifs d’immoler l’agneau, et, d’après eux, il était absolument nécessaire, en quelque jour de la semaine que se rencontrât cette date, de mettre alors fin aux jeûnes. Mais les Églises [ecclésiès] de tout le reste de la terre n’avaient pas l’habitude d’observer cette manière de faire, et, d’après la tradition apostolique… elles pensaient qu’il n’était pas convenable de mettre fin au jeûne un autre jour que celui de la Résurrection du Sauveur [le dimanche] ».


On s’envoie des lettres sur le sujet, chacun exprimant ses arguments. « Là-dessus, le chef [proestos= celui qui préside] de l’Église des Romains, Victor, entreprend de retrancher en masse de l’unité commune les ‘paroisses’ de toute l’Asie en même temps que les Églises voisines, comme étant hétérodoxes  ». Et beaucoup d’évêques ne sont pas d’accord avec la position tranchée de l’évêque Victor. Ils lui demandent de préserver l’union dans la paix, et ils le font « d’une façon tranchante », selon les propres mots d’Eusèbe. Saint Irénée envoie aussi un courrier à l’évêque Victor. Il lui rappelle comment ses prédécesseurs acceptaient la différence des points de vue. Il cite les différences quant à la pratique du jeûne, il a cette belle formule : « Gardons la paix les uns envers les autres : la différence du jeûne confirme l’accord de la foi  ». Eusèbe termine ainsi la lettre d’Irénée : « [Alors], dans toute l’Église on avait la paix, qu’on observât ou non le 14e jour », puis Eusèbe ajoute son propre commentaire : « Et Irénée portait bien son nom, car il était pacificateur par son nom comme par sa conduite : c’est ainsi qu’il exhortait et négociait pour la paix des Églises. Il s’entretenait par lettres non seulement avec Victor, mais avec un très grand nombre de différents chefs d’Églises, de choses analogues au sujet de la question agitée entre eux  ». Et l’on sait que, par la suite, l’évêque Victor retira la sentence d’excommunication.


Il n’y a donc pas de hiérarchie à cette époque entre les Églises. Victor, évêque de Rome, est mis au même rang que les autres chefs des autres Églises. On peut se demander qui a eu véritablement le ‘pouvoir’ en l’occurrence, qui a eu la véritable influence ? Celui dont la position était sage, appuyée sur l’expérience de la tradition ; sans imposer, Irénée de Lyon a négocié la paix des Églises ; il a su insister sur la primauté de l’unanimité en matière de foi, laissant la liberté pour ce qui est secondaire, les pratiques en matière de liturgie ou les règles ascétiques.

Est-ce que cet esprit de la primitive Église a perduré dans les siècles suivants ? La réponse est oui, et il y a de nombreux documents qui en sont la preuve.


6. Exemple d’un concile dans une antique Église des Gaules au VIe siècle

Venant de Pau, je survole la ville d’Eauze. Ce nom ne vous dit peut-être rien : c’est une ville du Gers, aujourd’hui un gros bourg, l’ancienne capitale gallo-romaine de la Novempopulanie (territoire des neuf peuples), nommée aussi Aquitaine IIIe. Cette province s’étendait dans un vaste territoire situé au sud-ouest d’une ligne Bordeaux-Toulouse, en deçà du fleuve de la Garonne. Elle comptait douze cités à la fin du IVe siècle (dont les villes actuelles de Bazas, Tarbes, Bayonne, Lescar, Saint-Bertrand de Comminges, Auch... ), avec, selon les époques, un évêque dans chaque cité.


Le 1er février 551, l'évêque métropolitain d'Eauze, Aspasius, convoque les évêques de la province pour un synode dans sa cité. On y édicte une règle, que l’on retrouve souvent dans d’autres conciles des Gaules de cette époque, un canon qui insiste sur la conciliarité de l’Église. Souvent, on le trouve au début du concile, ici c’est le dernier :


Canon 7 : « Il convient spécialement de veiller, comme le déclarent les règles de nos saints Pères, à réunir annuellement dans leurs provinces (respectives) de saintes assemblées épiscopales. Si d’aventure l’un d’entre nous néglige de s’y rendre, qu’il soit suspendu jusqu’à l’assemblée suivante et privé de l’estime de ses frères [ou tenu à l’écart de la charité fraternelle] ».


Chacun est pleinement évêque dans sa cité, pasteur pour son peuple, mais l’épiscopat est conciliaire, et il y a nécessité d’être dans la concorde, tous ensemble et chacun pour son compte, selon l’expression de saint Irénée. Les évêques sont égaux entre eux : certes, il y a un métropolitain qui préside le concile. Il est à Eauze parce qu’à cette époque c’est la ville la plus importante de la Novempopulanie, le centre géographique et politique de la province. Mais quand, vers 844, les Vikings font le sac des villes autour de la Garonne et détruisent Eauze, le siège de la métropole est transféré dans une ville voisine, plus importante, mieux défendue, la ville d’Auch, dont l’évêque portait encore, jusque dans les années 1960, le titre d’Archevêque d'Auch, primat de Novempopulanie et des Deux Navarre.

Le concile s’appelle « Concile d’Aspasius, évêque de la métropole d’Eauze » (non pas métropolite, mais simplement évêque) et en sous-titre « Synode d’Aspasius, évêque du Siège apostolique », titre non retrouvé par nous dans d’autres conciles de la même époque.

    • Est-ce que ce Siège apostolique désigne Rome ? Auquel cas, cela signifierait qu’il est évêque nommé par Rome ou rattaché à Rome, ce que dément l’histoire générale des Églises des Gaules à cette époque.
    • Est-ce que cela veut dire que dans la région on considérait que la Bonne nouvelle avait été prêchée par des envoyés de Rome, la ville où les deux apôtres Pierre et Paul ont été martyrisés, par exemple par une mission apostolique de saint Martial de Limoges ou de saint Saturnin de Toulouse, évêques missionnaires du Ier ou du IIIe siècle selon les auteurs ? Ce qui est attesté, c’est l’ancienneté du siège d’Eauze dont l’évêque, Mamertinus, est présent au concile d’Arles de 314.
    • Ou est-ce que cela montre que sa chaire est celle d’un évêque, successeur des apôtres ? Je penche plutôt pour la troisième hypothèse en lisant le début du compte-rendu du concile, rédigé vraisemblablement par un autre clerc, qui indique que « le saint et vénérable Aspasius, premier et apostolique évêque et pontife, avait réuni [les évêques et les prêtres délégués] dans l’intérêt du bon ordre de la sainte Église et du salut des âmes et du rassemblement du peuple  ». Le rédacteur lui donne le titre de pontife et apostolique, évidemment non réservé à l’évêque de Rome à cette époque, et semble ainsi désigner l’Église d’Eauze comme étant une Église apostolique comme toutes les autres Églises dans le monde. C’est ce que nous récitons dans le symbole de la foi, pour l’Église dans son ensemble ; et c’est appliqué à toute Église locale qui est en fin de compte fondée sur la mission des apôtres et de ceux qu’ils ont établi pour continuer la vie de l’Église, le Corps vivant du Christ.

Et à la fin du compte-rendu, l’évêque de la métropole d’Eauze signe en premier, mais comme les autres, avec le même titre que ses frères évêques de la province : « Moi, Aspasius, évêque, au nom de Dieu, j’ai consenti et souscrit ».


A cette époque, dans les Gaules, existent une douzaine de régions, de métropoles, de provinces administratives héritées de l’Empire romain. Et l’esprit conciliaire y est effectif : on réunit des conciles regroupant trois ou quatre évêchés proches les uns des autres, des conciles de toute la province, des conciles regroupant plusieurs provinces ou des conciles « nationaux ». Nombreux sont les conciles dans les Gaules entre 314 (Ier concile d’Arles, concile qui réunit des évêques des Gaules, de Grande Bretagne, d’Italie, de Sicile… ) et le VIIIe siècle : ni centralisation, ni individualisme, mais l’esprit de conciliarité, conforme à la tradition de l’Église primitive. Ces Églises des Gaules correspondent canoniquement à ce que l’on appelle aujourd’hui des Églises autocéphales.



7. Du XIe au XIXe siècle : la rupture entre l’Orient et l’Occident


On donne souvent la date de 1054 comme date officielle du Grand Schisme qui voit la séparation de l’Église romaine avec l’Orient orthodoxe. L’origine du Schisme est antérieure, au IXe siècle, pour des raisons théologiques, politiques, culturelles que nous ne pouvons développer ici. Citons seulement la pensée romaine, exprimée par exemple par le pape Grégoire VII au XIe siècle : « L’Église romaine a été fondée par le Seigneur seul… Seul le pontife romain mérite d’être appelé universel, seul il peut déposer et absoudre les évêques. Son légat dans un concile commande à tous les évêques ».


Malgré le papisme absolutiste de Grégoire VII et de ses successeurs qui ira jusqu’à la proclamation du « dogme » de l’infaillibilité du pape exprimé en 1870, l’Église de France résiste désespérément. Cette défense s’exprimera notamment au XIVe siècle où des voix s’élèvent dans l’Église en faveur de ce que l’on a appelé d’abord « les libertés de l’Église gallicane », puis le gallicanisme.

On peut citer par exemple Jacques-Bénigne Bossuet, évêque de Meaux sous Louis XIV qui contribua à faire adopter par un concile d’évêques et de laïcs en 1682 les « Quatre articles destinés à limiter le pouvoir du pape sur l’Église de France ». C’est cet orateur brillant qui fait le discours d’introduction de cette assemblée : « Et maintenant paraissez, sainte Église de France, avec vos évêques orthodoxes et vos rois très chrétiens, et venez servir d’ornement à l’Église universelle » :

  • l’Église doit être régie par les canons (notamment la 34e règle apostolique) ;
  • L’Église et le pape n’ont qu’un pouvoir spirituel (et ne doivent pas empiéter sur les pouvoirs politiques des nations) ;
  • Les règles ecclésiastiques du Royaume de France doivent rester inchangées (contre Rome qui veut les réformer) ;
  • Les décrets et jugements des papes ne sont applicables que s’il y a le consentement de l’Église.

On peut citer aussi au XIXe siècle la figure du Père Alphonse Gratry (1805 - 7 février 1872). Il est philosophe, théologien, mathématicien, « serviteur et adorateur de la vérité seule », chercheur de l’Église indivise des premiers siècles. Il est adversaire du dogme de l’infaillibilité pontificale proclamé en 1870. Peu de temps auparavant, les patriarches orientaux avaient publié une encyclique : « Chez nous, disaient-ils, le gardien de la piété est le corps même de l’Église, c’est-à-dire le peuple lui-même qui veut toujours conserver sa foi immuable ».


Et lui écrira ceci : « Notre trésor, c’est Jésus-Christ, son Évangile, sa Présence réelle, son Eucharistie… Le vase d’argile c’est la politique de l’Église. Aujourd’hui les courtisans de l’un des douze apôtres [Pierre] semblent dire au peuple chrétien : ‘Il est tout et les autres ne sont rien’...Ne nous en troublons pas… Je sais que l’Ésprit-Saint très certainement développera dans l’Église catholique et dans le monde entier toute justice, toute vérité, toute liberté… Et ils reviendront de l’Orient, ils reviendront du Nord, et ils s’étendront avec nous vers l’Occident nouveau, nos frères aujourd’hui séparés. L’époque de science viendra et elle commence déjà par la critique sévère des mensonges qui nous ont trompés, qui nous ont divisés, mais qui sévissent uniquement dans la surface du vase d’argile, sans rien entamer du trésor ».


On peut le voir comme prophète. Il restera au sein de l’Église Romaine.


Nous avions aussi parlé du Père Vladimir Guettée (1816-1892) qui célébra à Saint-Pétersbourg la liturgie gallicane. En 1839, il est ordonné prêtre après de très bonnes études théologiques, avec des connaissances solides de l’hébreu, de la géologie et de plusieurs autres sciences. Prêtre de paroisse à Fresnes (Cher), il s’occupe en écrivant une histoire de l’Église de France, approuvée par beaucoup d’évêques (ceux qui désapprouvaient l’idolâtrie grandissante pour Rome) et contestée par les ultramontains. Il lui est proposé de se couler dans le moule et de briguer l’épiscopat. Il refuse. Son ouvrage, et surtout les trois derniers tomes, sont mis à l’index par Rome. Il rencontre alors un prêtre orthodoxe : « Si vous aviez fait vos études théologiques à Moscou, vous ne seriez pas plus orthodoxes que vous ne l’êtes ». Il décide d’éditer L’Union chrétienne, le premier journal orthodoxe en langue française. En 1861, il assiste à la consécration de l’Église de la rue Daru à Paris : « Il n’y a rien dans ce culte qui soit mesquin, dénué de sens ou qui soit d’invention moderne, il a été conservé tel qu’il fut établi dans les premiers siècles de l’Église ». Il demande à devenir orthodoxe, s’excusant de ne pas connaître le russe et il est admis par le Saint Synode de Russie et son ouvrage, La papauté schismatique, lui donne d’être docteur de l’Académie de Théologie de Moscou. En 1866, il est présent à la consécration de l’Église de Genève : « L’Occident est donc doté d’une nouvelle Église orthodoxe… L’Orient chrétien pénètre peu à peu dans les Églises occidentales… ce fait semble providentiel précisément parce que le génie humain y est complètement étranger ».


Il fait connaître à l’Occident la pensée et les travaux des théologiens russes, et il écrit : « Située sur les limites de l’Orient et de l’Occident, appartenant à l’un et à l’autre, la Russie est admirablement placée pour servir d’intermédiaire entre deux mondes qui ne peuvent que gagner à des rapports plus suivis et plus intimes ». Persécuté par des Russes devenus catholiques romains, et par le pouvoir, il est contraint de prendre la nationalité russe en 1880 et s’exile au Luxembourg. Il écrit encore : « Cette vénérable Église [orthodoxe] sera mieux connue : la Providence la conduit comme par la main à travers les nations occidentales et elle y fera une abondante récolte de tous ceux qui voudront rester catholiques et éviter l’abîme du rationalisme ».


Le Père Vladimir serait ainsi le premier prêtre orthodoxe français depuis le Schisme. « J’étais devenu orthodoxe sans avoir lu un seul livre orthodoxe et uniquement d’après mes études sur les Pères de l’Église, sur les décrets des premiers conciles œcuméniques, et les faits incontestables de l’histoire de l’Église ».


La greffe du début du XXe siècle en France : la sainte rencontre de l’Orient et l’Occident


Deux figures marquantes


  • Mgr Irénée Winnaert (1880-1937)

Il est né à Dunkerque et ordonné prêtre à Lille en 1905. En 1910, le pape condamne le mouvement moderniste du Sillon (mouvement de rénovation face au côté statique et figé de Rome, mouvement qui veut notamment rapprocher l’Église du monde ouvrier). Il a quelques sympathies pour ce mouvement. En 1919, pour raisons de conscience, il quitte l’Église de Rome et se tourne vers les anglicans et les vieux-catholiques d’Utrecht. Le 1er novembre 1921, il célèbre la messe dans l’Église Saint-Denis 96, boulevard Auguste Blanqui qui appartient aux vieux-catholiques. Sa quête, on la trouve notamment dans une lettre écrite en 1922 à l’archevêque d’Utrecht :


«  Nous voulons, non pas chercher l’expression de la foi dans le passé, mais continuer l’œuvre du passé, toujours jeune, parce que toujours animé de l’esprit du Christ…

Il faut un culte et une liturgie conformes à toute la tradition catholique… en langue nationale…

Il faut nous présenter comme une Église française… pas au sens nationaliste du mot… unie à toutes les Églises qui ont la même organisation ecclésiastique que nous ».


En 1922, il devient évêque de l’Église libre catholique de France (dont il découvrira par la suite que c’est un mouvement théosophe qui ne le satisfait pas).


Le 11 novembre 1929, il rencontre le Père Lev Gillet, un ancien moine bénédictin devenu prêtre orthodoxe qui lui découvre la possibilité de devenir orthodoxe tout en sauvegardant l’autonomie canonique et liturgique de l’Occident. Le Père Lev Gillet lui conseille de s’adresser à son évêque, le métropolite Euloge, évêque russe de Paris qui vient de se rattacher au Patriarcat de Constantinople, et bienveillant pour la création de l’orthodoxie occidentale. Mgr Winnaert s’adresse au métropolite Euloge en 1932 : les professeurs de l’Institut Saint-Serge (Boulgakoff, Afanassief… ) donnent un avis positif sur le rit occidental, rit ancien ayant existé avant la séparation des Églises et voient dans le rattachement de Mgr Winnaert à l’orthodoxie « le commencement d’un mouvement nouveau, celui de l’Église Orthodoxe occidentale… le premier pas vers la réunion de l’Occident et de l’Orient chrétien ».


  • Mgr Jean (1905-1970)

Eugraph Kovalevsky est un être exceptionnel, né dans une famille de savants, de responsables politiques, d’universitaires, d’hommes dévoués à l’Église orthodoxe. A l’âge de 4-5ans, il voit une lumière indescriptible dont il sait que c’est la Présence divine. Entre l’âge de 6 et 11 ans, saint Nicolas lui apparaît trois fois en rêve. Il peint sa première icône du Christ à 6 ans (et sera l’iconographe que l’on sait). En 1918, il écrit avec son frère Maxime une ouverture pour orchestre symphonique qui sera jouée à Kharkov en Ukraine, là où est le berceau de la famille. En 1918, la Révolution éclate, il se réfugie à Kharkov et se pénètre des offices monastiques qui durent cinq à six heures. C’est là qu’un prêtre lui dit : « Je caresse la tête d’un évêque ». Le 21 février 1920, il arrive à Marseille, se rend dans une propriété d’un oncle à Beaulieu, près de Nice, et il est choqué par la brièveté des offices à la cathédrale russe de Nice (deux ou trois heures seulement). Il visite les lieux saints de France : « sans les lieux saints, sans les saints locaux, je ne pouvais respirer, ils m’étaient aussi nécessaires que l’air et le soleil ».

Vers 1927-1928, il reçoit à Poitiers, par l’intermédiaire de sainte Radegonde (reine des France et moniale au VIe siècle) l’ordre du ciel, la mission de rendre l’orthodoxie à la France. Peu auparavant en 1925, avec d’autres jeunes russes, son frère Maxime, puis Vladimir Lossky, il fonde la Confrérie Saint-Photius dont le but est de travailler à l’indépendance et à l’universalisme de l’orthodoxie, sous la bénédiction du Patriarcat de Moscou. L’idée de base est l’intransigeance dans les dogmes, et la relativité pour le reste. Eugraph Kovalevsky est chargé de la Province Saint-Irénée qui s’occupe de tout ce qui concerne l’orthodoxie occidentale.


1927 : c’est aussi la création d’une paroisse russe de langue française confiée au Père Lev Gillet. Eugraph Kovalevsky participe à la traduction en français de la liturgie selon saint Jean Chrysostome qu’on y célèbre. Il y a aussi un premier essai de liturgie gallicane (en latin) d’après les textes de Vladimir Guettée.


1932. Pas de réponse satisfaisante du Patriarcat de Constantinople à la demande de Mgr Winnaert.


1936. Père Lev Gillet conseille à Mgr Winnaert de s’adresser au Patriarcat de Moscou et lui présente Eugraph Kovalevsky.


22 avril 1936. La Confrérie Saint-Photius adresse un rapport au Patriarcat de Moscou en reprenant l’historique de la demande de Mgr Winnaert et en proposant, avec des arguments solides, l’intégration de sa communauté au sein de l’Église orthodoxe.


16 juin 1936. Décret de Moscou signé par l’archevêque Serge, locum tenens du Patriarche. Trois éléments importants dans ce décret :

* réception d’une Église reconnue chrétienne dans son organisation ;

* reconnaissance du rit occidental ;

* délimitation de l’organisation en France de l’orthodoxie occidentale distincte de l’orthodoxie orientale.


La bénédiction du futur Patriarche Serge paraît sage. C’est une greffe. Quand on fait une greffe à un arbre stérile, on garde cet arbre tel qu’il est, on injecte à un endroit donné de cet arbre un morceau d’un autre arbre qui lui donne des fruits, et on surveille la croissance de l’arbre qui a été greffé. La greffe c’est donc une sorte de bénédiction nouvelle donnée à un arbre potentiellement porteur de fruits (qui est aujourd’hui stérile et qui a peut-être déjà donné des fruits par le passé) par l’adjonction d’éléments d’un arbre qui est fécond.

Le mouvement orthodoxe occidental est ainsi accepté tel qu’il est par l’Église de Moscou qui lui donne une bénédiction, un souffle nouveau, une nouvelle sève.


Une autre solution est préconisée par ceux qui n’ont pas voulu regarder notre histoire. C’est de dire : « Vous Occidentaux, vous voulez devenir orthodoxes. Greffez-vous à l’orthodoxie orientale, après, dans quelques décennies, on verra si vous pouvez exister comme orthodoxes occidentaux ». C’est le raisonnement d’un agriculteur qui laisse crever un arbre. Il laisse sécher l’arbre stérile existant, sans faire pousser pour autant un autre arbre de cette lignée. Il laisse l’arbre de l’Église locale, tout au plus réussit-il à faire que telle ou telle personne puisse se nourrir de l’orthodoxie, mais il n’a nul souci de la brebis égarée.


L’Église de Moscou, en réalisant cette greffe, a été pour nous un bon jardinier, un bon vigneron, un bon pasteur. Elle a vu notre histoire. Elle a vu notre personnalité ecclésiale.


Elle a donné à l’Église de France une nouvelle genèse, Dieu en soit béni !