Discours d'ouverture

Les Discours d’ouverture de l’année 2017-2018 - samedi 7 octobre 2017



Le mot du Doyen, Hubert Ordronneau,


 

« Distinguer pour unir », c’est le titre d’un ouvrage du philosophe chrétien Jacques Maritain, paru en 1932. Je me garderai bien d’entrer dans les querelles sur les questions de réalisme et d’idéalisme, qui constituent le fond de cet ouvrage.


Simplement, ce titre m’est revenu en mémoire en songeant à la rentrée de l’Institut de théologie, et il m’a semblé que l’expression pouvait être féconde en l’appliquant à la question : quelle place pour notre Institut aujourd’hui, trois ans après en avoir célébré le soixante-dixième anniversaire ? En effet, en ce début du XXIème siècle, qui se partage sur ce plan spirituel entre les crises antireligieuses et les soubresauts d’un spiritualisme échevelé et vaporeux, entre les élans mystiques de certaines communautés et les écoles de sagesse où « le divin », progressivement et insidieusement, supplante le mot « Dieu », mais aussi entre une sécularisation forcenée et un désir vigoureux de religiosité, quelle place est laissée au travail de notre Institut ?


Maritain, en écrivant son ouvrage, voulait attirer l’attention du lecteur sur la nécessité de convier pour sa quête spirituelle son intelligence et, aiguillon plus souple mais plus acéré, son discernement. Voilà le mot dont chacun se réclame ! Et c’est ce point qui nous retient en l’occurrence. Comment blâmer l’aspiration à ce don de l’Esprit-Saint ? Et pourtant n’y aurait-il pas grande naïveté à penser que le discernement s’acquiert tout seul, magiquement, par enchantement ? S’il s’acquiert indubitablement par l’opération du Saint-Esprit comme le dit l’expression familière, pertinente en l’occurrence, notre intelligence raisonnante est conviée, elle aussi, à se mettre en route pour accueillir l’Esprit, à se purifier par l’écoute attentive et régulière d’un enseignement, celui des Écritures, celui des Pères, celui de la Tradition et tout particulièrement celui de l’Évangile.


Doit-on partir en guerre contre l’idée exagérément répandue dans certains milieux - et le nôtre n’y échappe pas - que Dieu donne tout, sans que l’homme y donne son consentement, consentement actif s’entend, et non passif, qu’il suffit de demander, et que toutes les grâces ruisselleront sur notre être tout entier ? Non, chacun le sait. Certes Dieu distribue sa grâce sans compter, et elle est indispensable à notre salut devant lequel nos possibilités seulement humaines nous laissent infirmes ; et si le Christ dit : « Demandez et vous recevrez », (Matthieu et Luc) nous savons bien que demander n’est pas un acte banal, inspiré par une attitude purement extérieure, réductrice elle-même de la qualité de la demande, mais un acte enraciné dans le sens et l’interrogation d’une humanité qui, sans en être toujours consciente, s’acharne à réparer ce que la première faute de l’homme a déchiré. Réparation en effet de la dispersion, de la dislocation et de l’errance. Le Christ, rapporte saint Jean (14, 13), nous enseigne la technique de la prière, pour reprendre  les propos de l’évêque Jean : « Tout ce que vous demanderez en mon nom, Je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils ». Notre demande doit donc se faire au nom du Christ, et non en notre nom, car au bout du compte le Christ nous a aussi enseigné ceci : « Que ta volonté soit faite et non la mienne ».

Il faut donc en son for intérieur s’interroger : qu’est-ce que demander ? Suffit-il de crier : « Seigneur, Seigneur… exauce-moi » ? sans que le corps pratique la moindre ascèse, sans que le cœur se purifie ? sans que l’esprit se mette en condition de comprendre, accueillir et recevoir ? Rappelons-nous les paroles du Christ rapportées par Matthieu en 7, 21 : « Ceux qui Me disent ‘Seigneur, Seigneur !’ n'entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux », et encore au verset 24 : « C'est pourquoi, quiconque entend ces paroles que Je dis et les met en pratique, sera semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc ». Nous y revoilà, bâtir sur le roc, et non sur le prisme trompeur des illusions, comme l’ont fait Adam et Ève, pour éviter à jamais la dispersion et l’errance comme nous l’avons dit.


Voilà pourquoi existe un Institut de théologie orthodoxe : pour tenter de bâtir sur le roc ! C’est dans cet esprit qu’il a été fondé par l’évêque Jean en novembre1944, comme nous le rappelle dans un article minutieux et tonique Renée Bange (in Présence orthodoxe, n° en préparation) .
Permettez-moi donc de revenir vers Maritain, et aux premiers mots de la préface de l’ouvrage déjà cité : Distinguer pour unir.
Voici les premiers mots de sa préface : « Le titre de cet ouvrage en dit assez le dessein. La dispersion et la confusion sont également contraires à la nature de l’esprit. « Personne, dit Taule (mystique du XIVème siècle, disciple de Maître Eckart), n’entend mieux la vraie distinction que ceux qui sont entrés dans l’unité » ; « Et de même personne, poursuit Maritain, ne connaît vraiment l’unité s’il ne connaît aussi la distinction ».
Ces remarques sont retirées de leur contexte qui se fixe comme objet : « l’effort de synthèse métaphysique ». Pourtant ces propos ne sont pas incompatibles avec une saine démarche théologique. En effet, si toute démarche cognitive induit le double mouvement de globalité et de diversité alternées, le chemin vers une appropriation de l’univers théologique n’échappe pas à cette nécessité, bien qu’elle les transcende d’une certaine façon par son objet d’étude.


Mais c’est aussi le moment de redire que la théologie ne se limite pas à cette accumulation de connaissances, fussent-elles bien ordonnées et brillamment exposées dans des traités savants ; il y faut aussi le désir d’entendre ce que Dieu dit et à l’Église, et à chacun de nous. C’est à ce titre d’ailleurs que la fréquentation de l’Institut, toute proportion gardée, s’apparente à une liturgie, dans la mesure où cette fréquentation s’accompagne d’un état intérieur d’humilité et de désir, en donnant à ce mot la force du mot grec « épithumia », c’est-à-dire la passion, ici la passion de Dieu avec qui le désir de communion apprend à ne plus connaître de limites.
Sans doute, répliqueront les esprits les plus critiques, voilà une haute ambition, un peu prétentieuse tout de même. Ils auront raison de nous stimuler ainsi tous, étudiants et professeurs, pour que nous soyons constamment à la hauteur non seulement de ce que nous attendons, mais aussi de ce que nous ne connaissons pas encore et qui nous sera révélé par une écoute attentive et ardente de ce que les Écritures et la Tradition professent hautement dans le cadre de notre enseignement, et murmurent aussi à l’oreille de chacun dans son for intérieur.


Puisse cette exigence amener aussi à ce travail dans notre Institut ceux-là mêmes qui s’en tiennent toujours éloignés et cèdent à la critique facile.

Ainsi l’ordre, dans nos pensées et dans notre âme, s’opérera non par le seul outil de la pensée discursive, mais aussi par l’assiduité de l’écoute, par l’humilité du cœur qui rend disponible et joyeux, afin de « distinguer pour unir », c’est-à-dire insérer le discernement au centre stratégique de notre réflexion et de nos comportements. Pour éviter autant les pièges de la prétention que de la frivolité, en songeant que c’est aussi un chemin de liberté et de charité car il met Dieu au milieu de notre route. Et cela peut aussi s’apprendre puisque le Christ a jugé bon de le rappeler à ceux que l’on appelait les docteurs de la Loi.
Que cette année académique s’ouvre dans la lumière et la joie de la connaissance de Dieu.