Discours d'ouverture

Les Discours d’ouverture de l’Année Académique 2018, 2019 - samedi 13 octobre 2018




Le mot du Doyen

 

Dans son Bilan de l’Histoire, René Grousset, historien de la première moitié du XX° siècle, écrit ces mots qui m’ont interpellé, au moment où je m’interrogeais, une fois de plus, sur la place de la réflexion philosophique et théologique chez ceux qui fréquentent notre Institut, ou devraient peut-être le fréquenter. A propos de ce livre d’ailleurs l’historien, non moins éminent, Robert Aron assurait que Grousset rédigeait une sorte de « Discours sur l’histoire universelle pour notre temps ». Que dit notre homme ?

«  Aucune civilisation n’est détruite du dehors sans s’être tout d’abord ruinée elle-même, aucun empire n’est conquis de l’extérieur, qu’il ne se soit préalablement suicidé. Et une société, une civilisation ne se détruisent de leurs propres mains que quand elles ont cessé  de comprendre leurs raisons d’être, quand l’idée dominante autour de laquelle elles s’étaient naguère organisées leur est comme devenue étrangère. Tel fut le cas du monde antique ».

Cette formulation m’a saisi quand m’est venue l’idée, que je ne crois pas saugrenue, de l’appliquer non seulement à notre société d’aujourd’hui, mais aussi, voire encore plus, à l’Église elle-même, à sa place dans la société et à sa place dans notre être le plus intime. Car c’est dans ce lieu personnel et sacré de la personnalité, que se tient le plus juste face à face avec Dieu,  dans cette rencontre où l’homme chercherait en vain  à se dissimuler comme Adam dans l’Éden qu’il vient de saccager. Pousser plus avant la réflexion de la remarque de notre historien en ce qui concerne la société, ce n’est pas de notre ressort quoique les sociétés se construisent à l’image de notre contribution à leur vie et leur organisation. Nous ne sommes pas du monde certes, comme le souligne le Christ, mais nous sommes dans le monde, et nos actes, nos choix de vie, notre courage ou notre lâcheté en tissent la trame lumineuse ou ténébreuse. Aussi, ne nous dérobons pas à un effort d’exemplarité de vie.

Mais cette remarque de l’historien nous amène à jeter un éclairage sur ce que chaque chrétien fait de l’Église à laquelle il appartient, comment il l’enrichit ou l’appauvrit, la rend énergique ou infirme, vibrante des préceptes de l’Évangile ou scandaleusement négligente des devoirs premiers de tout chrétien : la charité et la prière. Nous savons tous, d’expérience, qu’il n’est pas facile d’être chrétien, d’organiser sa vie de chaque jour dans l’ombre des préceptes que saint Jacques exprime  vigoureusement dans son épitre, soulignant avec force que « sans œuvres, la foi est morte ». Et vous vous rappelez qu’il met sous nos yeux le don d’Abraham, qui consent au sacrifice que Dieu a exigé pour éprouver sa foi : immoler son fils unique, et nous savons aussi combien l’humanité est devenue somptueusement riche grâce à cet acte qui non seulement justifia la foi d’Abraham, mais l’illumina, comme un vitrail de nos cathédrales. L’apôtre Jacques parle aussi de Rahab, la prostituée qui accueillit les Israélites poursuivis, et leur ménagea une fuite salutaire (livre de Josué, ch. 2 et 6). Déjà, l’Église est en construction, déjà avant ceux que l’on appelle les Pères de l’Église, les patriarches bâtissent cette Église qui est en train d’advenir. Ils nourrissent son futur territoire, ils édifient son corps, ils en fécondent l’esprit.

Ces patriarches, et pères de l’Ancien Testament ont construit un monde où Dieu illuminait  son peuple, en nourrissait la foi, au point qu’ils ont organisé une civilisation dont la finalité était l’instauration du Royaume. Certes ce Royaume à la fois présent car c’est la foi qui le fait exister,  et en train d’advenir car il n’est pas établi à jamais, ce Royaume est porté par l’Église, sa Tradition, les patriarches et les prophètes, et elle rayonne  par ses saints. Mais comment poursuivre l’œuvre entreprise ? Comment ne pas laisser en jachère la terre ainsi fécondée ? Comment ouvrir davantage et mieux l’intelligence, le cœur, l’âme, les sens de l’homme ? Assurément par la fréquentation des mystères, je veux dire la régularité de la liturgie. Mais comment y accéder de mieux en mieux ? Comment se pénétrer de la grâce qui nous y attend et nous convie ? si ce n’est en se familiarisant avec les textes sacrés, en ne se séparant jamais trop longtemps de leur lecture, de leur approfondissement, de la contemplation qui suit notre lecture pour que ces textes nous deviennent  si familiers qu’ils se confondent avec nos pensées les plus intimes, qu’ils génèrent «  grâce et vérité » dans la profondeur de nos êtres, qu’ils inspirent nos actes les plus généreux qu’on appelle charité, parce qu’ils développent en nous le sentiment aigu et constant de notre filiation divine.

Mais ces saintes Écritures, ne faut-il pas tout mettre en œuvre pour en être instruit ? Il y a devoir pour le chrétien à consacrer  quelques heures dans l’année à l’étude des textes, me disait l’an passé une étudiante. Devoir, oui, ce mot est beau dans ce qu’il implique de cohérence chez l’homme entre son aspiration à la sainteté et l’inspiration des textes. Certes, ce n’est pas toujours facile de rogner sur ses activités, quand bien même elles nous paraissent essentielles, car notre finitude nous rattrape constamment en nous faisant croire que l’activité matérielle, celle qui laisse des traces tangibles, est la plus digne d’intérêt. C’est alors que fort naïvement, sans bien comprendre ce que nous faisons, nous nous enlisons dans le monde, ses usages, ses codes, ses conventions, et nous sommes happés par l’accidentel et désertons l’essentiel. Un clerc, à qui je formulais récemment l’invitation ou plutôt l’incitation à suivre les cours, me présenta en guise de réponse, qu’il a cru convaincante, son agenda, où plus une plage blanche n’existait. Toute l’activité mangeait le temps de vacance nécessaire à l’étude, à la méditation et à la contemplation des textes saints.

Revenons à présent aux paroles de notre historien :
«  Une société, une civilisation ne se détruisent de leurs propres mains que quand elles ont cessé  de comprendre leurs raisons d’être, quand l’idée dominante autour de laquelle elles s’étaient naguère organisées leur est comme devenue étrangère ».

Cette destruction nous guette, à force de laxisme, de petits renoncements, de médiocres lâchetés et de petits arrangements avec notre conscience, celle qui secrètement nous incite à la fidélité à notre engagement de chrétien, mais s’en détourne aussi parce que notre foi s’est attiédie, et ne reconnaît ni sa route dans cette exigence, ni le territoire où elle a éclos.  
Oserai-je dire que la paresse intellectuelle nous guette tous ? oui, tous. Les plus grands saints le disent, Grégoire et Basile, les Cappadociens, Ambroise et Augustin, et Hilaire aussi, chacun avec ses mots, chacun avec son tempérament, car elle nous dit, cette paresse : « dDmain, je verrai cela, aujourd’hui je ne suis pas encore prêt, et j’ai tant d’autres choses à faire ! ».

Formons des vœux pour que cette négligence n’envahisse pas nos âmes, qu’elle ne soit pas maîtresse de l’attelage de nos existences car elle nous conduirait là où fondamentalement nous ne voulons pas aller, et nous détournerait de la face de Dieu, le Dieu d’amour qui nous attend avec  une infinie patience. 

 

Hubert Ordronneau

 




Discours d'ouverture de Monseigneur Germain, Recteur

 

La renaissance liturgique au début du XXIe siècle

 

Je souhaiterais vous exposer ce qui me semble être un des plus grands événements de l'époque contemporaine au sein de l'Église du Christ. Quand je dis
« Église », je ne dis ni orthodoxie, ni protestantisme, ni catholicisme, mais Église tout court. Il s'agit de la renaissance liturgique. Nous sommes au XXIe siècle, et je voudrais vous éveiller à cette question et la lier à la renaissance historique connue de tous, celle des XIVe et XVe siècles qui dure encore maintenant. Tout ceci, je souhaite le lier aussi au discernement des esprits dans la vie contemporaine, essayant de dire où en est l’Église du Christ, où elle va actuellement, et aussi de situer le prophétisme contemporain, le prophétisme étant la manière de réaliser le programme de l'Évangile.

Je ne sais ce que vous pensez de la réalisation évangélique à travers les disciples du Christ et la prédication de l'Évangile, mais ce n'est pas très brillant. L'Église est relativement peu efficace ; sans parler même vis-à-vis du monde extérieur, mais en elle-même. Il y a actuellement une crise immense des valeurs dans la cité et aussi au sein de l'Église. Alors peut-on parler d’un renouveau actuel et de sa nécessité dans la vie de l’Église ? Ce seront donc des pensées ecclésiales que je veux vous communiquer, il ne s'agira pas de théologie mais d'une sorte d'essai prophétique.

Comme vous le savez sans doute, le Christ a fondé l'Église sur Lui-même ; Il a fondé cette société sur le fait qu'Il est et Dieu et homme. Si on ne prend pas cela comme base on doit parler autrement. Le fondement de l'Église est le fait que le Christ est Dieu et homme et les membres de l'Église sont tous ceux qui reconnaissent en Lui et la divinité et l'humanité. Peut-être vous souvenez-vous de l'apôtre Pierre auquel le Christ demande : « Qui dites-vous que Je suis ? ». Il répond . Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Et le Christ s'écrie : « Tu es Pierre et sur cette pierre Je bâtirai mon Église ». Il ne désigne pas l'apôtre Pierre, mais le fait que celui-ci disait qu'Il était Dieu et homme. D'autre part, si le Christ fonde l'Église sur les deux natures, divine et humaine, Il fonde la mission de l'Église sur douze apôtres. Ainsi la construction ne se fait pas par Lui, mais se fait par l'envoi de douze apôtres qui ont pour charge d'enseigner et de baptiser. La mission est le travail de l'Église pour construire le monde ou plutôt l'Église dans le monde par douze lignées.

Pourquoi nommer ces douze lignées ? Parce qu'elles sont importantes. Souvenez-vous : le patriarche Jacob avait douze fils et la Jérusalem céleste a douze portes. Ces nombres ne dépendent pas de nous mais ils ont pour symbolisme de situer les actions prépondérantes dans l'univers. De plus, si la mission est fondée sur les douze apôtres, l'Église a un but de préparer la Jérusalem céleste, c'est-à-dire la Cité où Dieu et l'homme vivront dans l'intimité et avec toute la création Ceci implique qu'il y ait dans l'Église une communication progressive du divin à l'humain et de l'humain au divin, et ceci se fait en douze actions ! Ouvrez le livre de la Genèse, vous trouvez douze actions constructrices ou créatrices dans le premier et le deuxième chapitres. Ces choses sont assez intéressantes à situer, je ne veux pas en parler profondément. Mais lorsque l’on pense, par exemple à l’évolutionnisme dans l’univers, on voit que l’évolution est certes une chose mais qu’elle n’est pas tout. Il y a d’autres actions créatrices de Dieu au sein de la Genèse, par exemple, celle qui est dite ainsi : « Et Dieu vit que cela était beau » ! Ce n’est pas qu’Il apprécie la création ou qu’il la voit dans la beauté ; Il lui donne le caractère de beauté. C’est un acte créateur. Il y a ainsi douze actes créateurs comme il y a douze actions apostoliques et douze portes de la Jérusalem céleste. Voilà un panorama de l'Église. Il est intéressant, pour situer mon propos, de parler de cette activité et de ce travail de construction de l'Église, travail de jonction, de transformation et de communion de Dieu avec l'homme et de l'homme avec Dieu. L'Église est le lieu même de la relation potentielle entre le divin et l'humain et cette action, ou ce travail réciproque, est essentiellement liturgique. Son caractère est d'être liturgique, c'est-à-dire qu'il allie toutes les ordonnances du monde visible et invisible. On trouve dans l'action liturgique toute la création : les hommes, l'humanité, les anges, l'invisible, le cosmos, les animaux, les plantes, les minéraux, même symboliquement représentés.

Et que signifie cette alliance liturgique des travaux de Dieu et des travaux des hommes ? Elle est une alliance qui opère là où les hommes se trouvent. On y installe le rapport entre Dieu et l'homme au sein des différentes nations, là où les hommes inventent leur culture, leur existence. On y tient compte du milieu physique, psychique et spirituel des différents peuples et des différents hommes. Si on tient compte dans l'action liturgique, autant qu'on le peut, de la manière dont les hommes vivent, il se produit alors une communion progressive de l'homme avec Dieu. Je souhaite examiner avec vous cette liturgie qui construit ou prépare les rapports et les relations de Dieu et de l'homme, et non pas les relations d'hommes abstraits, ni même d'hommes religieux, mais d'hommes tout court, dans leur existence, dans la vie contemporaine, c'est-à-dire dans la civilisation, là où ils vivent et là où sont l'Église et le christianisme de notre époque.

Pour rendre la compréhension plus facile, il faut envisager la situation telle qu'elle est. Le christianisme a maintenant cinq ou six siècles de reculs successifs, entre le XVIe et le XXe siècles, devant le progrès de la civilisation humaniste, laïcisante et individualiste. Je ne sais si ces mots vous suggèrent quelque chose. Voyez par exemple les journaux. Tous disent que la laïcité à la française commence à prendre peur devant le voile islamique. Voici une chose intéressante. Il est connu en effet que la République est laïque. Je ne veux pas la décrire, mais cette laïcité remonte à la Renaissance humaniste et culturelle du XVe siècle. Regardez bien l' Église, sa manière d'être, son contenu, vous vous apercevrez qu'elle a été envahie par une sécularisation progressive, dont les idées et les puissances viennent de la Renaissance, de la civilisation extérieure. Prenons deux exemples : connaissez-vous les icônes et les mosaïques anciennes des VIe, VIIe, VIIIe et IXe siècles ? Et connaissez-vous également les tableaux de la Renaissance tels que la Crucifixion du Christ, la Vierge Marie ou la scène de Noël… Qu'y a-t-il comme point de comparaison entre les deux ? Vous voyez ici une représentation extérieure - la manière de la Renaissance -, et là une représentation intérieure qui tient compte de la Révélation et des Mystères. Ces deux choses sont distinctes.

L'Église a énormément reculé depuis l'époque des icônes en Occident et maintenant il n'y en a plus (on commence à en revoir mais c'est un autre sujet). L'Église s'est mise à peindre des tableaux à sujet religieux. On y voit des scènes avec des soleils déchirants quand il s'agit de la Crucifixion du Christ, et des colonnes à moitié tombées, toute une désolation extérieure qui n'a aucune signification intérieure. On touche seulement à un impressionnisme spirituel Un autre exemple montrera combien l'Église a reculé. Vous connaissez certainement le poète allemand. Goethe. Il était agnostique, il ne croyait guère. On lui présenta un jour un pasteur protestant luthérien - cela se passait en Allemagne -, pasteur intéressé à lui parler des Mystères, Goethe lui dit à peu près : « Monsieur, si vous me parlez des Mystères du christianisme de manière satisfaisante qui puisse nourrir mon esprit et mon âme, je serai d'accord ». Le pasteur a parlé. Plus il parlait, plus Goethe se disait : « Je n'arrive pas à comprendre ce qui est dit, je ne suis pas nourri, je ne comprends aucunement ce christianisme là ». Cela voulait dire, sans même parler du contenu de la conversation, que les disciples du Christ étaient devenus désuets. Ils n'avaient plus guère la capacité de parler des Mystères ! Alors les Mystères sont devenus anémiques et la philosophie a pris la direction des cœurs. En face de cette reculade de cinq siècles l'Église vit actuellement une renaissance de la vie liturgique. Je vais vanter ma « boutique » : on trouve cette renaissance liturgique en particulier dans notre petite Église orthodoxe de France. Je fais un peu de propagande auprès de ceux qui ne sont jamais venus. Venez et vous comprendrez peut-être qu'en face d'une décadence, il y a cette renaissance où l'Église prend conscience d’elle-même, de son originalité absolue. La renaissance liturgique nécessaire, et qui commence dans toute l'Église du Christ - pas seulement dans notre cercle -, ne se produit en comparaison avec rien d'autre qu'avec elle-même. C’est-à-dire qu'en elle, dans cette renaissance, l'Église n'est plus dans la position passive de défense, ni d’apologie de sa propre existence, de son patrimoine ou de ses valeurs sacrées qui sont toujours présentes, mais elle est dans un état de construction, de travail et d'action créatrice. Elle est obligée de créer. Et que se passe-t-il ? L'Église est actuellement obligée d'établir son autonomie personnelle.

Je rencontre beaucoup de personnes en France et dans tous les milieux, qui disent : « Mais soyez donc ce que vous êtes, ne courrez pas derrière la culture, la philosophie, la sociologie… soyez dans votre propre cœur ». On voit très bien que l'Église (L'Esprit-Saint et nous) réclame, à notre époque, à l’Église, son langage qu'elle a souvent perdu. Vous entendez parfois des homélies, même celles de l'évêque Germain, qui ne vous satisfont nullement. Elles n'ont guère de signification, manquant de langage nourrissant. Que réclame l'Église ? Son art, ses formes d'existence, ses principes sociaux, etc. Pour bien saisir ce nouveau phénomène historique - la renaissance liturgique de l'Église - il est instructif de comparer cette renaissance, qui en est à ses tout débuts, avec la renaissance humaniste des XVe et XVIe siècles qui est âgée de cinq siècles. Nous avons deux témoins, l'un en Russie, l'autre en France ; peut-être connaissez-vous le second, l'autre vous ne le connaissez pas. Tout d'abord en pleine Révolution soviétique, en 1917, en Russie, il y eut un miracle éclatant : des dizaines d'églises furent renouvelées dans leurs fresques et leurs mosaïques, s'il y en avait, en une nuit. Les anges étaient venus rénover les fresques et les icônes. Personne n'en a parlé parce que c'était en pleine révolution. Les catholiques n'ont pas parlé parce que cela se passait chez les orthodoxes, les orthodoxes n'en n'ont pas parlé parce que Dieu se permettait de faire des miracles éclatants en pleine déchéance politique, et le régime n'en parlait pas parce qu'il est anormal, lorsqu'on fait une révolution matérialiste, que Dieu se permette de faire ainsi ! Ce miracle absolument éclatant du temps où le communisme commençait, désignait de loin, 70 ans avant, la remise en route et le renouveau qui commencent à se constater dans la Russie actuelle, une renaissance liturgique tout à fait remarquable. L'autre témoin est la liturgie selon saint Germain de Paris, cette liturgie de nos ancêtres qui se célébrait à Paris du VIe au IXe siècle ! Reprise par les générations qui nous ont précédés depuis 1930, elle est maintenant une liturgie à part entière. Comparons ce phénomène avec la renaissance humaniste qui a toutes les conséquences que l'on connaît. Confrontons la Renaissance des XVe et XVIe siècles avec la renaissance liturgique actuelle. Toutes les deux ont autant de ressemblances que de dissemblances. En voici un certain nombre. Peut-être cela éveillera-t-il en vous des échos. Première chose : il y a au sein de l'Église une prise de conscience issue du désir de se distinguer et de se séparer du profane, non par mépris du profane mais par nécessité interne. Le domaine de l'Église et le domaine du profane sont les mêmes - le domaine universel - mais il y a des choses qui doivent être sacrées, mises à l'écart, et il y a des choses qui doivent demeurer profanes. L'Église a le désir de se distinguer. Ceci rappelle le processus de sécularisation de la philosophie, de l'art et des hommes eux-mêmes au XVe siècle, processus suscité par le désir de se débarrasser du joug de la théocratie médiévale.

Qu'est-il arrivé au XVe siècle ? Un nouveau Dieu est apparu ! Le Dieu d'un certain christianisme médiéval était certainement vigoureux, cependant les hommes se sont arrachés à cette théocratie médiévale et ils ont introduit un nouveau Dieu. « l'espace » ! L'avez-vous remarqué dans l'art ? On a commencé à disposer dans l'espace alors qu'auparavant on disposait devant Dieu. L'espace est devenu le maître au XVIe siècle. Il se passe la même chose actuellement mais en sens inverse. Le christianisme doit se déséculariser et il doit se dresser, et il se dresse en fait, contre le joug despotique de la civilisation humaniste. Ne vous est-il jamais arrivé de rencontrer des gens qui vous questionnent : « Que faites-vous de bon, vous chrétiens, pour la société ? » Si vous ne faites pas partie d'organisations humanitaires, si vous ne vous occupez pas de charité ou de la société, etc., on considère que vous ne présentez aucun intérêt. Est-ce vraiment le rôle de l'Église que d'avoir des institutions charitables ? Oui, certainement, mais son rôle interne profond, son originalité, son travail est d'établir les rapports entre Dieu et l'homme. Et là les contemporains ne réclament pas. Il y a une sorte de joug, une obligation : si vous voulez vraiment être chrétiens, vous devez faire ce que la société est en droit d'attendre de vous !

Alors, en notre temps, l'Église ne peut et ne doit plus supporter l'oppression philosophique contemporaine, même si je doute qu’il y ait une pression philosophique importante actuellement. On cherche en effet la philosophie, mais on ne sait pas très bien où elle est. Il y a certes des philosophes, il y en a de très bons. Il faut ajouter l'oppression d'un certain scientisme, d'un positivisme qui pèsent aussi sur la conscience de l'Église et sur sa vie liturgique . Qu'est-ce donc qui intéresse l'Église ? L'image de Dieu dans le monde. Vous savez que l'univers est créé à l'image de Dieu. Alors l'image de Dieu dans le monde, dans l'art, dans la pensée, dans la science, réclame le droit à son existence et ceci contre tous les systèmes de pression, d'oppression ou de bienveillance même, qui viennent de l'homme charnel et qui se concentrent, non pas dans une théocratie, comme au Moyen Âge, mais dans une « anthropocratie ». La puissance de l'anthropologie contemporaine pèse sur cette image de Dieu qui n'apparaît pas. Que voit-on par exemple dans les offices liturgiques ? L'introduction de multitudes d'instruments absolument non conformes à ce qui est nécessaire, avilissant l'âme et l'intelligence, supprimant la prière. Un absolutisme étouffant est arrivé .

Donnons-en un exemple : que pensez-vous de l'exigence de la science et de sa technique contemporaine qui prétendent faire toutes les expériences qu'elles veulent, toutes les inventions, jusqu'à transformer l'homme en machine ou en produit économique ? Regardez bien : on a parlé du clonage il n'y a pas tellement longtemps, ou bien de traitements génétiques. Qu'est-ce que tout cela pourrait avoir avec l'image de Dieu ? Je rencontre des milieux scientifiques à Paris qui se posent vraiment beaucoup de questions et qui vivent dans la tension. Un directeur de laboratoire me disait qu'il créait des embryons en milieu artificiel, les gardant au frigidaire ; ce directeur se posait des questions sur ceux qui n'étaient pas utilisés. Qu'allait-il en faire ? On ne va pas répondre immédiatement à cette question. La science veut s'illimiter et traiter l'homme comme on traite n'importe quel produit économique et n'importe quelle machinerie. Deuxième chose. Au XVIe siècle on s'est débarrassé de l'empreinte du christianisme. Souvenez-vous en, les humanistes reviennent à la source païenne antique, classique, et ils font un bond en arrière de 10, Il, 12, 13 ou 14 siècles. Ils étudient les textes des auteurs classiques grecs, latins, ils les traduisent, ils les imitent. Vous vous souvenez sûrement des Métamorphoses d'Ovide ? Cela ne vous rappelle-t-il pas des souvenirs d'enfance ? Lorsque j'étais jeune, j'ai lu le récit d'un Portugais, le Marquis de Pombal (au XVIe siècle). Il racontait l'histoire de l'humanité et les grandes conquêtes portugaises sous la forme de la mythologie grecque. Je trouvais ce récit parfaitement ennuyeux mais tout à fait d'une époque où l'on voulait se débarrasser de l'empreinte du christianisme et de la théocratie. Tous ces gens se lançaient dans de nouvelles créations : en peinture, en art. La société voulait autre chose. À notre époque, inversement, pour se débarrasser de l'empreinte du paganisme, les liturgistes reviennent aux sources orthodoxes, aux sources anciennes du christianisme. Et que fait-on ? On étudie les anciennes liturgies, on revient vers les écrits des Pères de l'Antiquité chrétienne - parce qu'on a perdu la patristique au XVIe siècle à peu près - et on traduit, on imite parfois servilement ce qui se faisait aux IIe, IIIe, IVe et même Ve siècle, on s'imprègne, on s'enflamme et on cherche de nouvelles créations en matière liturgique et en matière sacramentelle Un autre exemple. Les humanistes du XVe siècle ont traité le passé, par exemple l'art gothique, en le haïssant. Ils se sont mis à le détester. Vous connaissez la beauté de l'art gothique ! Eh bien, au XVle siècle on le haïssait disant qu'il était le fruit d'une époque barbare ! Cela traîne encore d'ailleurs dans certains livres et dans certaines pensées : le Moyen Âge aurait été une époque d'obscurantisme et de ténèbres dans tous les domaines. Et maintenant, les liturges contemporains s'opposent au baroque et aux églises de style salles de réunions. Ils refusent l'art charnel issu de la Renaissance. On s'oppose à un certain style Saint-Sulpice qui s'était imposé à la place des temples et des éclosions architecturales ou iconographiques sublimes des églises des XIIe et XIIIe siècles.

J'avais un ami architecte à Paris voici près de 25 ans. Il me dit un jour : « Je voudrais bien faire une œuvre d'architecte, construire une église. Qu'en penses-tu ? Comment est-ce que je peux construire cette église ? » Je lui répondit : « Je l'ignore. Quelles sont tes idées ? » « Il y a bien les anciennes entrées du métro parisien, style nouille 1925, qui ont été déposées. On les conserve dans les réserves de la ville. On pourrait les ressortir et en faire quelque chose ». Les bras m'en sont tombés ! Construire une église avec des entrées de métro style nouille ! C’était un peu ahurissant, même s'il s'agit de réagir contre les excès de la Renaissance pour trouver des formes liturgiques spécifiques.

Une autre chose encore : les formes esthétiques tout court, jouent un très grand rôle dans les deux renaissances. J’aimerais pouvoir vous le montrer, La première renaissance, celle du XVIe siècle est étroitement liée à la découverte de la beauté antique. On a admiré la Vénus (du Louvre) et tout le système vénusien de la sculpture grecque classique, qui est très belle, qui avait ses canons. La deuxième renaissance, actuelle, est liée à la découverte de la beauté liturgique et non plus de la beauté de Vénus. Qu'y trouve-t-on par exemple ? Des icônes de Marie. Il y en a de fort laides mais il y en a de fort belles. On y délaisse Vénus pour découvrir la Vierge Mère, Marie. Ces deux choses se font pendant, l'une en face de l'autre. L'iconographie oblige à se donner des formes canoniques tout à fait remarquables pour mettre en rapport exact le divin avec l'humain. Voici deux images : Vénus et Marie, deux renaissances l'une en face de l'autre. La découverte des statues sublimes de l'Antiquité et la restauration des sublimes icônes de la Vierge Marie à notre époque provoquent le même charme, le même enthousiasme sans borne, mais poussent à des mentalités différentes. II y eut l'enthousiasme de la Renaissance, et je vois actuellement l'enthousiasme autour de l'iconographie liturgique. Où tout cela mène-t-il ? Eh bien, l'amour du classicisme et du paganisme ancien - appelons Vénus une déesse au sens de la divinité, une sorte de déesse de beauté - ont engendré des générations blessées par l'amour du matérialisme progressif de la vie extérieure et charnelle (le mot « charnel » ici n'est pas péjoratif). Par contre la nouvelle déesse, mais pas dans le sens de la divinité, celle qu'on appelle « plus vénérable que les Chérubins », Marie, la Mère de Dieu, engendre des générations enflammées par le désir de transformer la nature. Vénérez les icônes, en particulier celles de Marie, et vous verrez monter le désir d'appeler l'Esprit de Dieu dans les couches de la vie. On peut poursuivre à l'infini ces comparaisons entre les élans les plus vitaux de l'humanité qu'on ait connus dans nos pays. Ajoutons autre chose pour que la description soit aussi valable que possible. Le Moyen Âge scolastique, c'est-à-dire les XIIe, XIIIe siècles, ignorait deux choses : la critique et l'expérience, il faisait confiance aveuglément à la raison. Thomas d'Aquin, le grand génie de l'époque, ne posait pas la question de la purification de la raison - elle n'est pas forcément pure -, il lui faisait confiance.

Le Moyen Âge a oublié ces deux choses importantes et la Renaissance les a introduites avec justesse. La première est « l’expérience ». La scolastique médiévale se donnait des principes abstraits de contemplation mais elle n'en tirait pas d'expériences. Cela provoqua la séparation entre la théologie et la mystique. Il y avait les théologiens et les mystiques, et les deux ne se rejoignaient pas. La Renaissance a introduit aussi « la critique », ce que l'époque médiévale précédente ne faisait pas, la critique des expériences et la critique des fondements de la pensée. Il est assez curieux de voir ainsi la Renaissance, qui s'est opposée au christianisme théocratique du Moyen Âge, introduire dans son sein deux méthodes, l'expérience et la critique, qui sont fondées sur les deux plus grands Mystères du christianisme. Le premier grand Mystère du christianisme est l'Incarnation du Verbe ! En effet, que se passe-t-il dans cette Incarnation ? Dieu « expérimente » l'humanité. La Renaissance introduit l'expérience, non celle-ci mais celle de l'intérieur, de son sein, dans la civilisation humaniste. Et quel est le deuxième Mystère du christianisme ? La « critique absolue », la Pentecôte, l'arrivée du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit qui descend met chaque chose à sa place. La fête de la Pentecôte est la fête même de la critique. Ainsi, la Renaissance va introduire la recherche des lois de la nature, l'expérimentation des découvertes, d'une part, et elle va aussi critiquer la raison pour la purifier, elle va chercher les lois et les limites de la raison, elle va introduire toutes les discussions sur l'inconnu, sur la nature, sur la création, l'évolutionnisme, le positivisme et ensuite, la philosophie allemande au XIXe siecle va critiquer la raison pure.

La deuxième renaissance, la renaissance liturgique dont je vous parle va procéder de la même manière. Elle va réintroduire une chose d'usage quasi disparu du christianisme : la Révélation ! Dieu se révèle aux hommes, et où et comment se révèle-t-Il ? Dans les rêves ? Dans l'expérience de la vie quotidienne ? Oui, cela peut arriver ! Ou bien dans les civilisations et les cultures ? Oui encore. Mais Il se révèle essentiellement dans « l'action liturgique ». Une civilisation, une culture qui n'a pas de révélation est une civilisation décadente. La liturgie a pour rôle de réintroduire la Révélation, c'est-à-dire la pensée divine pour le monde et également de montrer ce qui est inscrit dans le tissu humain, ce qui est caché et qui est mis par création : Dieu se donne à voir, à entendre, à expérimenter, à ressembler et en même temps à introduire dans la vie quotidienne ! Tout ceci se fait dans l'action liturgique. La vie liturgique oblige aussi à n'être pas uniquement sentimental, ou uniquement religieux ou uniquement spirituel, ou uniquement psychologique ou physique. Elle oblige à ce que l'homme se présente lui-même dans sa vérité. Je ne sais comment vous situer cela : la vie liturgique, par exemple, oblige à discerner chez l'homme entre l'âme et l’esprit. Savez-vous faire la distinction entre l'âme et l'esprit ? Participez à la liturgie et vous serez obligés de faire travailler les deux. Elle oblige enfin à faire paraître la personne humaine. Nous sommes pour l'instant des individus historiques. Mais Dieu a prononcé un nom pour chacun d'entre nous. Le Christ a dit aux apôtres : « Vos noms sont inscrits dans les cieux ». Vous devez découvrir votre nom, c'est-à-dire savoir qui vous êtes. La liturgie oblige à aller dans ces directions. La recherche et l'expérience de la vérité anthropologique se font par la liturgie. Je connaissais un prêtre catholique romain qui, voici à peu près 25 ans, me dit : « J'en ai assez des liturgies anciennes à la romaine. J'ai supprimé tout. Maintenant on s'assied en rond, autour d'une table et on communie ; ceci est convivial et on s'y trouve bien ». Je lui ai dit : « Mon Père, tu te trompes, tu ne rends pas un bon service aux gens parce que tu les fais communier en les attrapant à partir de leur vie extérieure ; ils arrivent chargés de tous les soucis, de leurs pensées, de leur vie professionnelle, de leur vie familiale, de leurs qualités, de leurs défauts, etc. et tu les emmènes à la communion ? Mais avec qui communie-t-on ? Avec Dieu. Il s'établit avec Lui une relation personnelle. Il faut donc, avant la communion, amener l'homme à devenir personnel et vivant pour pouvoir entrer en contact avec un Dieu vivant et personnel. Toute la liturgie est faite pour cela ». Il a réfléchi et dit : « Oui, je les ai effectivement un peu coincés ». Et il en est revenu aux modes précédents auxquels la Révélation est liée.

Faisons une remarque : il est facile de porter un jugement sur le mouvement humaniste issu du XVIe siècle parce qu'il a parcouru son chemin historique. Il est devant nos yeux. On le voit dans sa jeunesse au XVe siècle et on le voit dans sa vieillesse, aux XXe et XXIe siècles. Il arrive vers la fin de sa vie et nous percevons actuellement sa décadence. Et on remarque, curieusement, dans cette vieillesse de la renaissance humaniste et dans ses yeux, le reflet du néant ! Regardez bien les contemporains, ils sont souvent extrêmement désemparés, ne sachant pas où sont les valeurs. Une sorte de néant arrive. La civilisation contemporaine est très bloquée. Par contre, la renaissance liturgique, elle, est encore très timide, ressemblant à un enfant ou à un tout jeune adolescent dans l'histoire. Ses membres ne sont pas encore bien formés, ni même développés. On dirait une sorte d'oiseau qui sort du nid, le petit d'un aigle qui fait ses premiers vols. On devine sa grandeur future, mais elle n'est pas encore épanouie. Une œuvre gigantesque, à mon avis, est à mettre en route. On pressent ici la nécessité d'une audace identique à celle de l'homme du XVe siècle qui se débarrassa d'une sorte de tyrannie théocratique. Nous sommes en route pour former des hommes liturges, capables de transformer le monde, à commencer par eux-mêmes et par l'Église. L'homme liturge doit faire un effort violent. Ajoutons pour donner des idées sur l'universalité de la vie humaine : la vie des hommes s'en va sur un double registre. Un premier registre est celui de la transfiguration, menant à l'apparition du vrai visage de l'humanité. Le deuxième registre est celui de l'homme qui entre progressivement dans l'intimité divine. On appelle cela la déification. Ces deux registres ont, dans l'année, leur fête, deux sanctions liturgiques. La première fête, celle la Transfiguration (le 6 août), marque le jour où le Christ a été transfiguré sur la Montagne. Que s'est-t-il passé récemment, un 6 août, dans le domaine extérieur ? L'explosion de la bombe atomique ! Il est étrange que la bombe atomique, issue de l'effort humaniste du XVIe siècle, passé par le scientisme, ait explosé lors de la Transfiguration, donnant un jugement à rebours sur la science qui aboutit à un certain anéantissement. L'autre manifestation, où l'homme est appelé à la déification, commence par la Résurrection. Cet autre grand événement, fêté dans la liturgie de la Résurrection du Christ, ouvre à la résurrection à venir de tous les hommes et de toute la création. Si on regarde au travers de la renaissance humaniste, une tragédie a empoigné les couches profondes de l'humanité - on n'a jamais tant tué qu'à notre époque ! Le meurtre est à l'ouvrage. Regardez les prodigieuses violences qui montent, les pogromes qui n'en finissent pas. Ne serait-ce pas un jugement ? Examinons des parallèles contemporains entre la vieillesse de la première renaissance et l'adolescence de la deuxième renaissance. En France d'abord. La laïcité, c'est-à-dire l'humanisme sans Dieu, installe l'homme dans la cité politique, dans la nature, dans la civilisation telle que nous la connaissons. Qu'installe-t-elle ? Elle installe l'homme individuel, et cet homme individuel a le droit de temps en temps d'être pacifié. Il se paie quelques petites crises d'âme soignées par des psychologues qui sont là pour çà. On peut certes aider et ceux-ci aident beaucoup ; je n'ai rien contre ces gens. Cette civilisation laïcisante relègue le christianisme dans le cadre de la subjectivité, de l'affaire privée. On a droit au christianisme dans la vie privée.

En face à quoi assiste-t-on ? À l'éveil contemporain du sentiment religieux. Il monte puissamment On ne s'en rend pas forcément compte maintenant. On le trouve pourtant dans la recherche contemporaine des rites et dans les sectes. On s'étonne qu'il y ait des gens qui entrent dans les sectes. Ils vont y chercher l'éveil liturgique pour rencontrer Dieu par les symboles, par l'ésotérisme, par les attitudes, par la prière, par la liturgie. On célèbre à Lyon la grande fête du 8 décembre, la fête de Marie. Les Lyonnais, ce jour, en mémoire d’un vœu antique, mettent des lumières sur les bords de leurs fenêtres. La ville s'est emparée depuis 5 ou 6 ans de cette fête mariale, mettant sur pied maintenant une fête énorme. On y attend des millions de personnes. Mais la fête n'est plus celle de Marie. Elle est nommée la fête des « lumières » ! Cela montre pourtant la nécessité impérative pour les contemporains de réinstaller un sens profond à l'intérieur de la vie. Il y a de belles lumières sur la ville et quelque chose fouaille les entrailles de redonner à travers des rites, extérieurs ou intérieurs, un contact avec la présence divine.

Délaissons maintenant la France et allons en Occident, en général. Connaissez-vous un peu la bioéthique contemporaine ? Un grand sujet. J'ai lu l'autre jour le débat établi sur ce sujet au Sénat. Que trouve-t-on dans la bioéthique ? Un questionnement de l'homme contemporain sur ce qu'il est, c'est-à-dire sur sa propre anthropologie, en même temps qu'une interrogation de l'homme contemporain sur sa science. Alors, comment fait-elle ? Elle dit : jusqu'où peut-on aller ? Peut-on faire des clones ? Êtes-vous pour ou contre ? Telle n'est pas la bonne question, je la pose bêtement. Au nom de la science on répond qu’on peut aller n’importe où. De question en question, on arrive à celle-ci : pourquoi faire toutes ces interventions bioéthiques, à quoi cela peut-il bien mener ? Pourquoi toute cette recherche ? On s'aperçoit qu'on arrive en fin de compte à l'étude du néant : il n'y a plus rien. On est prisonnier de l'instant, on étudie ce qui se passe dans l'instant. Eh bien, « la biothéologie » qui arrive et effleure notre époque, va questionner l'homme sur « qui il est », mais en face de Dieu et non pas face au néant, Elle est obligée de se poser la question. Elle procède à l'étude de l'image de Dieu dans l'homme et finalement elle oblige à se poser la question de la liberté des enfants de Dieu. Concluons un peu autour de tout cela : la renaissante humaniste est le précurseur de la renaissance liturgique. La renaissance du XVIe siècle est l’aube de la nécessité liturgique, elle s'inscrit dans les paroles du Christ de l'Évangile : « Elle est le voleur qui vient avant Moi ». Vous l'avez sans doute remarqué le Christ dit : « Ils viendront tous avant Moi.

Qu'est-ce que le sens liturgique ? Il peut être prétentieux de le dire comme cela, mais j’ai l'impression, par expérience, qu'il mène à la libération de l'égoïsme humain, à la libération de l'Image divine du joug de la nature et de l'anthropomorphisme dévorant. Il oblige à sortir de cet emprisonnement, appelé dans le psaume « Le filet de l'oiseleur », qui vous attrape comme cela. La renaissance liturgique redonne un nouvel humanisme qui restaure les valeurs, ou plutôt la véritable échelle des valeurs. Voilà ce en quoi elle peut être absolument nécessaire et efficace : elle met la Divine 'Trinité en haut et les lois de la nature en bas, au lieu de supprimer la Divine Trinité et de laisser fonctionner uniquement les lois de la nature. Telle est la nécessité de la renaissance moderne de la liturgie ! Quels sont les caractères d'un bon liturge ? Quand je dis liturge, ne pensez pas à la hiérarchie ecclésiastique par rapport aux fidèles, non, un bon liturge est un disciple du Christ, un membre de l'Église qui s'essaye à entrer progressivement dans l'intimité divine. « Un bon liturge, comme le disait l'évêque Jean, écoute l'Esprit-Saint par l'oreille droite et la civilisation et la culture dans laquelle il se trouve par l'oreille gauche ». Un bon liturge est quelqu'un qui a ces deux nécessités et, comme Ulysse, il s'attache avec des cordes solides à la Tradition pour n'être pas entraîné par les sirènes. Pour bien entrer dans l'expérimentation, la vraie expérimentation cultuelle, il regarde des deux côtés. La première chose qu'il fait est de monter avec Pierre, Jacques et Jean sur la Montagne de la Transfiguration. Il y rencontre le Christ transfiguré, puis Moïse et Élie, c'est-à-dire qu'il ouvre les yeux de l'intelligence humaine pour recevoir et vivre la beauté incomparable de la liturgie, de son action et de son œuvre. Peut-être balbutie-t-il, mais il veut absolument vivre cette beauté. Comment faire ? En appelant la grâce des prophètes et des docteurs pour courageusement proposer un renouveau et un témoignage courageux. Il y a nécessité de s'extraire de la plaine et d'entrer dans le lieu liturgique où se trouvent tous les instruments. Il faut que ces instruments soient conformes, pour voir arriver la beauté et l'intelligence des rapports entre Dieu et l'homme. Deuxièmement, le bon liturge tiendra compte de la force divine. On ne peut rien faire sans la force divine. Je le répète, la force divine est apparue en Russie par le miracle du renouvellement des icônes dont je vous parlais au commencement. Un autre instrument de la force divine a été mis en œuvre en Russie . Celui-là est beaucoup moins cité. Quelques chrétiens russes se sont mis à pratiquer l'amour des ennemis et l'amour des ennemis est souverain ! Il transforme le monde. Qui donc apprend à aimer les ennemis ? Dieu Lui-même. Connaissez-vous la grande et remarquable communauté des Baptistes en Russie ? Elle écrivait aux autorités soviétiques : « Vous ne nous donnez pas le droit de cité qui est pourtant écrit dans la constitution ; faites quand même l'effort de nous donner ce que la constitution prévoit, car nous sommes de bons citoyens. Nous travaillons dans la cité, comme il est normal et en même temps nous tachons de vous aimer ». Cette très belle réflexion a donné de bons résultats car le communisme est tombé de l'intérieur. Le seul moyen de la transformation ultime est l'amour de l'ennemi.

Il en est ici comme à l'époque de Tertullien à Rome. L'avocat africain, grande figure du Ille siècle, disait à l'empereur : « Tu nous persécutes, tu ne nous donnes pas droit de cité, nous sommes des citoyens de seconde zone, nous vivons en marge et pourtant, sache-le, nous sommes dans ton empire et nous prions pour toi ; et ne crois pas qu'on prie pour toi pour que tu deviennes chrétien - ceci est l'affaire de Dieu - mais parce que tu es empereur et que ton métier est difficile ». Cette attitude a gagné. Voici donc encore le gain prouvé par la force divine. En France, on connaît maintenant cette œuvre merveilleuse de restauration liturgique à laquelle nous participons. Elle est venue par la force divine et aussi par la révolution soviétique qui a projeté dans notre pays des gens de premier ordre. Ceux-ci se sont attelés justement à dépasser l'humanisme qui régnait en maître et règne encore un peu en maître, pour proposer une nouvelle renaissance et réintroduire la pensée divine et la vie des Mystères dans la vie quotidienne. Le commencement de cette réintroduction est la liturgie.

Merci de votre aimable attention.